Berque, Desparmet, Montagne, Pérès, amour de la langue arabe

Jean Desparmet, couverture de son livre de mémoires

Jean Desparmet, couverture de son livre de mémoires

On connaît peu les acteurs de l’administration coloniale française au Maghreb : quelques militaires sont restés célèbres. Bugeaud parce qu’il veut en Algérie que ses anciens soldats mènent une colonisation agricole, Lyautey, porteur d’un rêve d’association harmonieuse franco-marocaine). Face à ces « grands coloniaux », quel a été le rôle de ceux chez qui est née une passion pour la langue arabe (ou berbère), pour les civilisations locales ? Au départ, une poignée d’interprètes, les moins bien connus. Le hasard nous permet de retrouver plusieurs lignées d’enseignants et d’administrateurs, dont les trajectoires sont bien différentes, mais pour lesquels l’amour d’une langue et d’une civilisation a été essentiel.

couverture du manuel d'arabe de Joseph Desparmet, père de Jean Desparmet

couverture du manuel d’arabe de Joseph Desparmet, père de Jean Desparmet

Les mémoires d’un contrôleur civil atypique dans la Tunisie du protectorat : Jean Desparmet, mémoires 1937-47, Des auteurs et des livres 2014.

 

Jean Desparmet est né en 1912, il a passé son enfance à Alger où son père était professeur d’arabe. Joseph Desparmet (1883-42) était arrivé de France à Constantine comme professeur de lettres, il s’est vite passionné pour la langue arabe et la civilisation musulmane. Il a appris l’arabe, a été le premier agrégé d’arabe de France. Nommé professeur d’arabe à Alger il y a fait le reste de sa carrière. Son fils Jean a fait au lycée d’Alger des études classiques (il en avait gardé une très bonne connaissance du latin) en même temps il étudiait l’arabe une heure par jour (une obligation imposée par son père jusqu’à ses 21 ans).Il est ensuite passé par l’école coloniale et a passé le concours des contrôles civils.

En 1937 il est nommé contrôleur civil stagiaire à Gabès. Il y arrive au volant d’une Ford offerte par son père. La première de ses voitures. Toute sa vie Jean a eu avec les voitures des relations passionnées et tumultueuses, c’était un conducteur hardi et un mécanicien de talent. Il est peu intéressé par le côté routinier du travail, les intrigues et les potins du contrôle civil et passe beaucoup de temps à sillonner le pays au volant de sa petite Ford. Il commence ainsi à bien connaître un pays auquel il est resté attaché toute sa vie.

Dans son travail, sa manière de traiter les problèmes délicats (une histoire entre des nomades engagés comme figurants dans un film et le réalisateur qui refuse de payer le salaire promis) montre les deux aspect de ce que sera sa politique les années suivantes : une très bonne connaissance de la langue arabe, des traditions, de la religion et du coran, grâce à quoi il comprend ses administrés et peut discuter avec eux, trouver la solution satisfaisante et une capacité à employer l’intimidation devant des adversaires de mauvaise foi, les cinéastes français en l’occurrence. On voit aussi son inventivité, c’est lui qui avait proposé des nomades de la région comme figurants pour leur permettre de gagner un peu d’argent et d’acheter du blé une année où la disette était grave dans les campagnes du sud tunisien. On discerne déjà son peu de respect de la bienséance administrative.

En 1939 il est chargé par le nouveau résident général, Eric Labonne de créer une exploitation agricole dans la région de Kasserine « pour occuper intelligemment et rendre à une vie normale une partie des 2000 marins de la flotte républicaine espagnole arrivés en Tunisie et internés dans des camps » Cette exploitation devait pallier les difficultés de ravitaillement de cette région de Tunisie, en légumes surtout. Parti sans enthousiasme à Kasserine ( il voulait un poste proche de la mer) il va pendant 8 ans se donner passionnément à cette tâche avec des résultats inespérés : il peut ainsi nourrir et salarier les Espagnols, développer un exploitation peu à peu mécanisée à partir de récupérations variées, ceci grâce à l’habileté d’un des Espagnols et plus tard d’un prisonnier italien.La ferme approvisionne les marchés des alentours en légumes frais et plus tard les contingents de l’armée française engagés dans la lutte contre les Allemands de Rommel .

Cette réussite lui vaut de devenir plus tard conseiller auprès du ministre de l’agriculture du gouvernement tunisien.

Après un grave accident vasculaire cérébral qui l’oblige à réapprendre beaucoup de choses, il commence la rédaction de ses mémoires par le récit de ses 8 années à Kasserine, années d’apprentissage pour lui : pêle-mêle, l’espagnol , l’agriculture , la mécanique, l’art de la récupération de tout ce qui est nécessaire à la bonne marche de la ferme, des bidons d’essence ou d’huile abandonnés par les différentes armées , des voitures , toute la carcasse d’un avion…tout cela soigneusement entreposé et utilisé au fur et à mesure des besoins. Années marquées par son action dans la résistance. Il participe ainsi au dynamitage de ponts ou voies ferrées pour retarder la progression de l’armée de Rommel. Il y a bien sûr l’administration d’un territoire où il agit sans grand respect des procédures et de la hiérarchie administrative avec le constant souci de « ses Espagnols » et de ses administrés en général.

A travers ces pages on découvre en filigrane l’influence de sa jeunesse algérienne dans un milieu passionné par la découverte du pays dans tous ses aspects culturels et religieux. Son père qui a recueilli de nombreux récits traditionnels, surtout dans la Mitidja, lui a fait faire de l’arabe de façon intensive et lui a appris le respect de traditions souvent méprisées par les esprits épris de modernisme et de « progrès ». Jean Desparmet parle souvent de la sagesse des institutions beylicales qu’il oppose à la rigidité des principes administratifs du protectorat. Pour régler les problèmes d’indemnisation des pillages effectués au moment de l’invasion allemande de la région de Kasserine, pillages dus aux nomades mais aussi à d’autres ( Tunisiens ou Européens de la région), il s’appuie sur un décret beylical ancien et le problème est réglé rapidement avec un minimum de mécontentement. Le règlement des mêmes problèmes à Tunis selon les procédures mises en place après guerre prendra des mois et même des années.

Dans ses relations avec « ses » Espagnols on retrouve la même capacité de discuter, comprendre des gens différents et éventuellement d’imposer sa solution sans brutalité.

Cette humanité où l’humour n’est jamais absent contraste avec ses rapports avec l’administration : ils sont excellents quand il apprécie l’intelligence, l’imagination de son interlocuteur (Eric Labonne), exécrables comme avec l’amiral Estéva. Il ne respecte ni le caractère ni les décisions du personnage, classant  « corbeille » toutes les directives reçues d’en haut.

Une sorte de commune libre de Kasserine dans la Tunisie de Vichy.

Il décrit longuement la mise en place et le développement de la ferme, la construction de bâtiment en dur pour loger le personnel, le matériel de récupération, l’atelier qui permettra de réparer le matériel de la ferme, d’inventer différents engins comme une semeuse à pomme de terre. Ce passionné de mécanique (et de musique) parle avec bonheur du bruit d’un tracteur comparé à celui d’un autre, de la fabrication de telle ou telle amélioration prévue (petit barrage hydraulique, cuves pour entreposer l’huile et l’essence récupérées sur les armées en déroute.)

Au moment de l’avance allemande il envoie tous les Espagnols se cacher dans le djebel Chambi, sa femme enceinte part de son côté avec sa mère et un bébé de 18 mois se réfugier à Alger, lui reste jusqu’à l’arrivée des troupes allemandes avant de partir à moto retrouver sa femme à Constantine après avoir aidé les juifs de la région à quitter la zone, embarqués sur des camions de l’armée américaine. Toujours la même capacité d’invention pour tirer les gens de situations en apparence inextricables.

A son retour il ne reste plus qu’à reconstruire ce qui a été brûlé et repartir de plus belle avec les Espagnols revenus du djebel Chambi puis quelques prisonniers italiens et allemands. Après quelques difficultés les Italiens sont acceptés par les Espagnols, malgré le souvenir des bombardements italiens en Espagne, ceci grâce à un des prisonniers « génie de la mécanique ». Quant aux Allemands ils restent à l’écart.

Cette aventure de 8 ans est caractéristique de réussites ponctuelles mais indéniables de la colonisation, réussite économique mais aussi humaines par les relations de confiance qui se sont instaurées dans cette ce petit morceau de Tunisie.

Pour conclusion son fils Raymond Desparmet, qui a mis au point et édité le texte de son père, cite un poème (1894) de Joseph Desparmet son grand-père.

Jean Desparmet dans son rôle de diplomate, dans une conférence internationale

Jean Desparmet dans son rôle de diplomate, dans une conférence internationale

 

Je songeais près des flots quand soudain les vagues

M’adressent cette leçon :

Français dit la mer en sifflant sur le sable

Tout ce que l’homme fait sur ce sol décevant

Est chose brève et périssable

Autant dans les déserts en emporte le vent !

Vous rêvez d’un Maghreb français ! Folle chimère !

Vingt peuples l’ont tenté mais nul n’a pu le faire

Et le chêne gaulois planté en ces terres

Avant de la couvrir sera déraciné.

 

Alors je réponds : Soit ! Si Tyr et la Grèce,

Ni Rome et la force, si l’esprit et l’adresse

N’ont pu plier ces gens et les assimiler,

Puisque rien n’a servi d’exploiter leur détresse,

Rien de les éblouir, rien de les décimer,

Il ne nous reste plus…Quoi donc ?

Qu’à les aimer.

 

Il me semble que Jean Desparmet a retenu cette leçon. (Texte de Françoise Bataillon)

 

De 1947 à 1951 il est à Tunis, conseiller du ministre de l’agriculture tunisien, avant d’être envoyé en mission pour des études rurales au Pérou, puis d’occuper une succession de postes de diplomate (en particulier aux Etats-Unis et en Afrique Orientale).

 

Recueil de textes inédits d'Augustin Berque publiés par son fils Jacques

Recueil de textes inédits d’Augustin Berque publiés par son fils Jacques

La famille la plus connue est sans doute celle des Berque ; Augustin (1884-1946) passe son enfance à Mascara grâce à un père vétérinaire militaire. Il est élève au lycée d’Oran jusqu’au baccalauréat en 1903[1]. Il est d’abord administrateur adjoint de la commune mixte de Molière (Beni Hindel, dans l’Ouarsenis), puis dans le Sersou, près de Tiaret, à Frenda, où naît son fils Jacques en 1910. En 1919, grâce à Dominique Luciani, directeur des Affaires indigènes et président de la Société historique algérienne, il est détaché à Alger au Gouvernement général où il poursuit sa carrière, nommé en 1941 directeur des affaires musulmanes et des Territoires du sud, jusqu’à sa retraite en 1944. Il est de 1926 à sa mort trésorier de la Société historique algérienne. Entre autre pour cause d’ « obligation de réserve » il publie peu de son vivant et laisse une série de manuscrit que son fils Jacques publie après sa mort. Sur l’Algérie, cet érudit connaît en finesse les lignées nobles (en général partiellement « turques » et tôt démantelées par la colonisation française) et les lignées maraboutiques (qui développent au contraire leur pouvoir dans le système français) : quoi de plus précieux pour la politique « indigène » française ? Son action administrative est centrée sur une modernisation de la paysannerie et de l’artisanat.

 

Son fils Jacques Berque (1910-1995), après une enfance à Frenda puis à Alger, poursuit ses études supérieures à Paris, passe le concours des contrôleurs civils qui exercent dans les deux protectorats tunisien et marocain, est nommé au Maroc en 1934 où il est affecté à Rabat au

Jacques Berque dans sa bibliothèque, sans doute vers 1970

Jacques Berque dans sa bibliothèque, sans doute vers 1970

développement du paysannat. En 1947 il diffuse un rapport critique sur l’immobilisme de la politique de la Résidence française de Rabat : on l’envoie dans un poste isolé du Haut Atlas dans l’arrière pays de Marrakech où il mène une études de sociologie rurale dans la tribu des Seksawa, où les problèmes d’irrigation et de structures agraires tiennent une grande place (il en tire son livre, soutenu comme thèse de doctorat, puis publié : Structures sociales du Haut Atlas, 1955). En 1953, devant l’exil imposé au roi Mohamed V, il démissionne du contrôle civil et part en Haute Egypte en mission pour l’UNESCO, ce qui lui permet de mener d’autres recherches rurales, puis au Liban où il crée dans la montagne proche de Beyrouth un centre international de traduction à Bikfaya. En 1955, élu professeur au Collège de France, il y succède à Robert Montagne, lui-même ancien officier d’affaires indigènes

couverture de l'ouvrage de thèse de Robert Montagne

couverture de l’ouvrage de thèse de Robert Montagne

ayant exercé au Maroc, dans le Haut Atlas, spécialiste des alliances inter-tribales en pays berbère (çofs). Jacques Berque développe dans ses cours, souvent repris sous forme de livres, une sociologie (lui parle de sociographie) du monde arabe, révélant une très large culture, mobilisée sous forme de tableaux très impressionnistes.

 

D’autres vocations ont laissé moins de traces : Henri Pérès, fils d’Espagnol du Levant valencien émigré en Algérie, devient instituteur, puis passe l’agrégation d’arabe. Il occupe la chaire de littérature arabe de l’Université d’Alger après une thèse sur Al Andalous. Il ne manque pas de

Traduction espagnole de l'ouvrage de thèse de Henri Pérès

Traduction espagnole de l’ouvrage de thèse de Henri Pérès

s’intéresser à l’œuvre de Joseph Desparmet. Un de ses deux fils, André (né vers 1925), a exercé une autre profession peu connue : officier d’affaires militaires musulmanes. De ce corps très spécialisé, on exigeait une forte formation en arabe, mais aussi en droit (pas uniquement musulman), pour mener dans les trois pays d’Afrique du Nord des tâches de représentant du gouvernement auprès des tribunaux, mais aussi de renseignement et d’encadrement des troupes « indigènes ».

 

 

 

 

 

On peut décoder ces carrières d’ « érudits coloniaux » à partir de deux passions parallèles : l’amour des langues arabes (mais aussi des langues berbères), l’amour du « terrain », du « bled », ce contact direct avec des populations rurales pauvres, possédant comme cultivateurs et comme éleveurs des savoirs précieux et fragiles.

 

 

[1] Deux notices : Nabila Oulebsir, Les usagers du patrimoine, monuments, musées et politique en Algérie 1830-1930, MSH, 2004 ; Dictionnaire des orientalistes français, Karthala, 2012, notice de Jean Claude Vatin.

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