Athées, les religions nous concernent

Jean Birnbaum, Un silence religieux, la gauche face au djihadisme. 2016, Seuil, 235 p.

Birnbaum vers 2010

Birnbaum vers 2010

couverture de l'ouvrage

couverture de l’ouvrage

 

Sur un problème d’actualité (voir par exemple Jean Baubérot et Caroline Fourest, Le Monde du vendredi 22 janvier 2016, p. 13), un livre de fond. Au delà des querelles entre « laïcards » extrêmes et « laïcs mous », disposés à discuter et collaborer avec tous religieux disponibles pour conforter un islam menacé par ses extrémistes et par les assassins qui s’en réclament, Jean Birnbaum nous montre que la laïcité à la française est moins simple et moins sûre d’elle-même qu’il n’y paraît.

Rappelons que, hors de France, l’existence même du monde politique a partout plus ou moins à voir avec une croyance religieuse. Croyance religieuse « unifiante », même dans toutes les démocraties, où cette croyance est soit très tolérante d’un pluralisme religieux (Etats-Unis, Royaume Uni, Allemagne), soit attachée à une religion dont le souverain est garant (Royaume-Uni aussi, royaumes scandinaves luthériens). Dans toutes les traditions du monde, un ou des dieux garantissent l’ordre moral et politique. De ces traditions, il reste partout des traces. Quand j’affirme que ce sont les sociétés qui ont créé ces dieux, et non l’inverse, je ne nie pas pour autant que ces dieux servent à faire tenir ensemble ces sociétés.

Unknown-3Unknown-4Si bien que l’affirmation d’un monde capable de fonctionner sans dieux ne peut être la simple affirmation d’un « progrès ». Elle suppose que soit accomplie une transformation de la société qui est un projet de réforme ou de révolution. Que ce projet s’accomplira peut-être, mais que ce n’est pas un état de fait déjà réalisé. Il y a naïveté triomphaliste chez ceux qui croient en un monde sans dieux déjà accompli. Il y a aveuglement de ceux qui s’enorgueillissent d’appartenir à ce monde.

Jean Birnbaum nous donne des explications simples et claires sur ce problème compliqué. Il nous montre la chaine de ceux qui dans la gauche ont exploré ce thème, et dont elle hérite sans vouloir savoir que c’est compliqué : Marx et Engels, nos marxistes du Xxe siècle, dont nos pieds rouges face à une révolution algérienne dont ils refusaient de voir les contenus religieux (avec des citations de Jacques Derrida à ce sujet), Michel Foucault face à la révolution iranienne de 1978. Claude Lefort (cité p. 233) remarque que Michelet, Quinet, Pierre Leroux et Joseph de Maistre parlaient « une même langue, à la fois politique, philosophique et religieuse ». Comprendre comment les sociétés en révolution peuvent être cimentées par le religieux est aussi important que de constater la part du religieux dans les sociétés traditionnelles, où on l’admet plus facilement, mais avec condescendance. « Bien qu’elle ait hérité d’une longue tradition internationaliste, la gauche française envisage le plus souvent la question religieuse sous un angle hexagonal […] la religion ne connaît pas de frontières et quiconque l’ignore ne peut rien

Jean Bobérot

Jean Bobérot

comprendre à sa puissance spécifique » (p. 175). « Paradoxe d’un mouvement révolutionnaire qui fait l’impasse sur le spirituel alors que son propre imaginaire est celui d’une religion séculière (p. 219) ». « Les théoriciens matérialistes souhaitaient libérer l’humanité des chimères religieuses qui la faisait marcher sur la tête ? Les théoriciens du djihadisme affirment que c’est la croyance matérialiste qui rend l’homme étranger à lui-même » (p. 202). « En dernière instance [après l’avènement du socialisme universel] ne resteront que des individus […] émancipés […] enfin sortis de leur préhistoire. […] Les djihadistes supportent mal, eux aussi que l’humanité soit divisée […] alors que par nature l’homme naît musulman. […] Quand le djihadisme rassemble l’humanité, c’est moins pour la sortir de sa préhistoire que pour donner congé à l’histoire elle-même (p. 205-206) ». […] « Cette valorisation exclusive de l’au-delà (par les djihadistes) commande aussi un mépris de la vie » (p. 211). Ces quelques citations montrent que Birnbaum va à l’essentiel, sans nous leurrer sur la complication du religieux.

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