Village français de Jean-Pierre Le Goff: du passé colonial au multiculturel actuel

Le Goff Jean-Pierre, La fin du village, Une histoire française, Hors série Connaissance, Gallimard 2012, 577 p.

sm_C_La-fin-du-village_3595Comment un village provençal (Cadenet) devient une banlieue d’Aix-en-Provence ? Grâce à la multiplication des services, au mixage de familles localement ancrées avec des familles plus ou moins récemment venues, comme vacanciers, comme retraités, comme actifs travaillant rarement sur place et plus souvent dans l’agglomération marseillaise. L’analyse remonte au 19e siècle et suit du même pas la transformation sociale et celle du bâti. Livre en somme optimiste, car c’est un cas « positif » de changement social, et c’est ce qui se passe actuellement pour la majorité de la population française, puisque les campagnes « pures » ont presque disparu, que les centres des villes absorbent surtout une petite minorité de riches, souvent vieux, et que les grands ensembles massifs, pauvres ou de classes moyennes, forment l’autre masse, mais minoritaire elle aussi.

Ce livre de Jean-Pierre Le Goff rappelle le Peyrane [Roussillon], qui fut le sujet du sociologue américain Laurence Wylie qui y séjourna en famille pendant l’année scolaire 1950-1951. Il publie Village in the Vaucluse, 1957 ; édition abrégée sous le titre Village en Vaucluse, Boston, Houghton Mifflin, 1961 ; traduction Un village du Vaucluse, Gallimard, 1979 [en réalité, première édition, 1968]. Même capacité de raconter au plus près de ce que disent les informateurs. Mais bien sûr moins de naïveté chez Le Goff (qui fréquente Cadenet pendant des décennies) que chez Wylie qui s’initiait en un an à la province française d’alors.

Puisque je m’adresse à un public sensibilisé aux rapports franco-maghrébins, profitons de la finesse des analyses de Le Goff à ce sujet. D’abord la guerre d’Algérie, passé commun à tous les vieux du village (où la FNACA a proposé ses panneaux d’exposition, refusés par les enseignants du collège) ;  « la passion et la colère sont toujours présents », contre l’Etat français plus que contre les Algériens (p. 148-151). Ensuite le succès de « l’association crée en 1989 ayant pour but l’aide aux devoirs pour les enfants de toute origine ethnique et sociale connaissant des difficultés scolaires… » Le récit de la montée en puissance, puis de la dissolution de l’association en 2002 montre au quotidien les problèmes de relations avec les bénévoles, les bailleurs de fonds, les institutions politiques (p. 231-236). On comprend aussi (p. 249) comment se transforme le bénévolat dans un monde de plus en plus individualiste. A Cadenet les maghrébins sont présents depuis 1962 : d’abord les harkis, qui se sont en deux générations fondus dans la vie locale d’autant mieux qu’ils ont été logés au centre du village (au départ dans des taudis…). Puis dans les années 1990 les ouvriers agricoles saisonniers, essentiellement marocains, parfois sans papiers, quand peu à peu ne sont plus venus ni les Italiens ni les Espagnols d’avant et après la seconde guerre mondiale (p. 426-434). A ce sujet Le Goff nous parle de la petite minorité locale des « cultureux » et de leur « fascination pour la figure de l’immigré considéré à la fois comme la victime du colonialisme passé et comme le porteur d’une « authenticité » absente des sociétés modernes ».

Pas de coupure entre les bons et les méchants dans la société « post-villageoise » décrite avec amitié et humour par Le Goff.

 

 

Ce contenu a été publié dans Algérie, Maghreb, avec comme mot(s)-clé(s) , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire