Claval, le Maghreb, l’Orient

Paul Claval et le Monde musulman

Claval comme géographe a travaillé sur le monde occidental, essentiellement sur un monde lié à la littérature scientifique anglophone, car très jeune il est bilingue, en tout cas à l’oreille et à la parole, plus anciennement à la lecture ; je ne sais s’il rédige en anglais directement. Peu de collègues français géographes de sa génération ont eu cet outil en main.

Si bien que ce ponte très « ouvert » de Paris Sorbonne est très invité dans le monde entier ; il peut volontiers répondre aux propositions d’enseignement à l’étranger, d’autant que plus que les collègues français de sa génération, il enseigne sans mal en anglais. Canada, Nouvelle Zélande, Etats-Unis sont pour lui des lieux de travail normaux. Comme les gens d’Europe du nord sont aussi anglophones, pas plus de problèmes par là-bas non plus.

Ses souvenirs en monde musulmans, où il n’a fait que passer, sont très différents et d’autant plus intéressants qu’ils sont globaux, distanciés, par rapport aux « spécialistes » qui voient d’abord une foule de détails avant de se risquer aux vues globalisantes.

Son Maroc est celui, en 1948, avant les « événements » qui conduiront à l’indépendance, d’un voyage des trois semaines, en wagon de 4ème classe et en car, grâce à sa bourse du lauréat de concours général. Ils voyagent à deux lauréats. Il va où il veut, même si l’itinéraire lui a été conseillé par le service de la jeunesse et des sports du Protectorat qui peut l’accueillir dans chaque ville. Il demande quand même un secours financier à sa famille en cours de voyage pour faire durer un peu plus ce périple prévu à l’origine pour 10 jours. Périple plus varié que le mien en 1951 (Maroc, mais aussi Souf au sud-est algérien), où j’étais solitaire, sauf sans doute 4 jours où j’ai été pris en charge par une excursion de Sévriennes cornaquées par Madame Prenant directrice de l’Ecole Normale supérieure de jeunes filles dite de Sèvres) et Jean Dresch (professeur à la Sorbonne). Le clou du voyage de Claval est du côté du Toubkal et de l’Oukaïmeden où son car atteint un village où aucun européen ne semblait être venu, la piste détestable est obstruée par les branches de noyers qui avancent vers la chaussée qu’il faut couper en dédommageant les paysans qui en sont propriétaires. Le car est celui d’un groupe de touristes scandinaves amateurs de bronzage qui prennent de violents coups de soleil. Donc un pays qui marque Claval comme un moderne témoin du Moyen Age.

Son Algérie, en 1950, lui est donnée par une autre bourse, gagnée dans les mêmes conditions, mais là sans la même liberté : les boursiers sont accompagnés d’un policier dans une voiture du Gouvernement général, sur itinéraire établi à l’avance : depuis l’Algérie centrale par les hauts plateaux, puis Constantine et retour par la côte kabyle et la Grande Kabylie. C’est un peu mon Algérie de 1953, autre voyage d’étudiants avec Jean Dresch en 4 jours de Biskra à Alger, par l’Aurès et la Kabylie. Là le souvenir de Claval se focalise sur Tizi Ouzou et les personnages cultivés et d’une parfaite francophonie qu’il y rencontre. Sa réflexion est que déjà il captait à quel point les pieds-noirs étaient coupés des Algériens avant même un conflit insoluble, qu’il n’a personnellement pas vécu au cours de son service militaire. Pour lui la Kabylie, c’est aussi un neveu par alliance : au mariage de celui-ci, des descendants du village sont venus du Canada, de toute la France, d’Alger et autres villes algériennes, du village lui même. Des deux côtés de la mer, des officiers supérieurs, des médecins des hôpitaux… et un cuisinier venu des antipodes. Claval perçoit bien que le melting pot franco-maghrébin contient des Tunisiens, beaucoup plus de Marocains, encore beaucoup plus d’Algériens, et que parmi ceux-ci la part des kabyles venus plus tôt, plus nombreux que les autres, forme une nébuleuse dont la cohésion « au pays » ou au village s’appuie sur des réseaux vivant en France et ailleurs en Europe et dans le monde.

La Tunisie de Claval est celle des mois d’armée où il a été à la base de Bizerte, concédée à la France par les accords d’indépendance tous récents en 1958. Les relations d’officier français à officier tunisien étaient chaleureuses, sauf pendant les quelques semaines de l’ « affaire de Bizerte ». Plus tard, des relations entre collègues ou avec d’anciens élèves où règne une égalité évidente : pour lui le pays « civilisé » du Maghreb, grâce à un Bourguiba dont il subodore qu’il hérite d’une société ouverte où la démocratie est possible.

Faut-il rappeler que, par le service militaire, le militantisme, l’expérience professionnelle, toute la génération des garçons français nés de la fin des années 1920 au début des années 1940 a eu des expériences maghrébines ?

Bien loin de là, Claval a aperçu l’Iran, grâce à d’anciens doctorants et un ou deux voyages. Dont un où il préside un colloque de la commission « géographie culturelle » de l’Union géographique internationale. Il a ainsi décodé les deux faces d’un pays profondément modernisé et pénétré de mœurs démocratiques (en particulier par l’éducation des filles qui grâce aux systèmes de concours accèdent aux mêmes emplois que les garçons en nombre égal, si non à carrières égales) couplé avec un pays où la tradition religieuse chiite a un contenu de discussion permanente. Cette tradition fait consensus parce que c’est le lien entre une majorité de farsis (60% de la population) et des minorités qui sans religion commune avec ceux-ci participeraient à l’éclatement de l’ancien empire persan qui s’essaie à devenir un Etat-nation iranien fortement unitaire. L’anecdote de la banderole (en anglais, langue de l’ennemi, mais langue internationale obligée) à mettre au fronton de l’université pour ce colloque : il assiste à trois séances matinales de discussion en farsi pour que la banderole soit finalement possible. Son ami et collègue lui révèle que les deux clans qui s’opposaient se distinguaient : barbus et non barbus. Une communication d’un savant collègue s’attaque au problème : « en géographie culturelle, quelles cultures sont légitimes, véritables civilisations ? – Bien sûr celles qui ont la profondeur historique nécessaire, qui ne sont que trois : Grèce, Chine et Iran, les autres n’étant que des avatars et épigones récents… dont les langues romanes et l’anglais. »

 

 

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