Etre juif, mode d’emploi au long cours

Petite histoire du judaïsme, Jean-Christophe Attias et Esther Benbassa, Librio document (série petite histoire des religions dirigée par Jean Baubérot), préface de J. Baubérot, 2007, 95 p. Pour en savoir plus sur Attias : L’histoire N° 439, septembre 2017, portrait par Assouline, « même pas rabbin » p. 28-29.

Faire comprendre l’essentiel de 27 siècles d’une histoire religieuse de manière aussi synthétique est un tour de force. Comme toutes les grandes croyances, le judaïsme tourne autour de quelques livres que les hommes ont construit en les attribuant aux dieux : ici un Ancien testament fabriqué pendant sept siècles, puis les recueils essentiellement juridiques (thora), mais aussi philosophiques, poétiques et moraux. Ces textes sont souvent la récupération d’une tradition orale. Les premiers sont constitutifs d’une langue écrite, l’hébreux, mais ensuite les juifs savants écrivent aussi dans les langues des pays où ils vivent : grec, latin, araméen, puis arabe, langues latines ou germaniques, dont le yedish issu de l’allemand.

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A l’encontre des autres grandes croyances, qui ont structuré durablement des Etats ou Empires, le judaïsme a presque toujours été pratiqué à l’intérieur de formations politiques où il était minoritaire, à moins que ses adeptes ne s’opposent entre eux dans plusieurs Etats souverains petits et peu durables. Dans la recette qui assure à cette religion un pouvoir de résistance et parfois d’expansion, sans doute l’idée de « peuple élu », donc d’élite, et de peuple relié à son dieu par l’étude de textes sacrés. Alors une place privilégiée donnée par tous les adeptes à l’étude des écrits dans des sociétés englobantes où généralement seule une caste étroite utilisait l’écrit ? Là seraient les racines d’une capacité d’utiliser l’écrit sur le long terme et sur de vastes espaces, donnant cohésion à des diasporas souples et solides, favorables au commerce ou à la banque, mais aussi à l’innovation intellectuelle. Si bien que les juifs pendant au moins un millénaire vivent en osmose avec les chrétientés et les islams. Ils sont dans ces sociétés par définition au moins bilingues, essentiellement urbains dans des mondes où le rural est largement prédominant.

Les auteurs abordent peu un thème essentiel : si les groupes juifs urbains d’une région rurale augmentent leur population plus vite que les sociétés dans lesquelles ils vivent, est-ce parce que leur rapport fécondité/ mortalité est meilleur ou parce qu’ils convertissent leurs voisins ? Si conversions il y a, c’est difficile à dire pour les convertisseurs comme pour les convertis car un peuple élu ne peut par définition préconiser la conversion, enfreindre sa propre endogamie par des unions mixtes et cesser d’être une minorité exceptionnelle. Et les convertis au jusaïsme seront les premiers à dissimuler qu’ils ne descendent pas des tribus d’Israël. En Ethiopie, les Falasha sont sans doute « autochtones » avant de se convertir au judaïsme : ils constituaient de petits Etats indépendants jusqu’au XVIIe siècle, moment de leur inclusion comme minorité dans l’empire. De même au Maghreb (citation de wikipedia) des Berbères professaientt le karaïsme, religion qu’ils avaient reçue de leurs puissants voisins, les Israélites de la Syrie. Parmi les Berbères juifs, on distinguait les Djeraoua, tribu qui habitait l’Aurès et à laquelle appartenait la Kahena, reine guerrière berbère qui fut tuée par les Arabes à l’époque des premières invasions. Les autres tribus juives étaient les Nefouça, Berbères de l’Ifrikïa [Tunisie], les Fendelaoua, les Medîouna, les Behloula, les Ghîatha et les Fazaz, Berbères du Maghreb-el-acsa [actuel Maroc]». Autre référence sur le mélanges dont sont issues les populations juives, Salonique selon la description de Edgar Morin (Vidal et les siens, Seuil, 1989, prologue, p. 15) « Les séfarades sont majoritaires à Salonique dès le milieu du XVIe siècle et le resteront jusqu’en 1912 …[…] Ils sont eux-mêmes une macédoine génétique. Aux juifs espagnols, issus des anciens Hébreux, mais dont les gènes ont dû subir au cours des siècles les apports des viols, des amours illégitimes et des conversions, se sont ajoutés les « romanistes », juifs grecs, puis des immigrants d’Allemagne, de Pologne, de Russie, sans compter les descendants des esclaves chrétiens convertis […] qui étaient naturellement intégrés dans la religion de Moïse. »

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Là où les juifs sont une minorité urbaine, cas le plus fréquent, l’ambiguïté des relations entre cette minorité juive et la population englobante est permanente : les juifs n’ont « pas le droit » de (posséder des terres ou les exploiter, accéder aux charges publiques, etc) mais ces infériorités se doublent de spécialités réservées en droit ou en fait (certains commerces, dont l’argent, certains artisanats dont les soins du corps ou l’orfèvrerie, certaines agricultures comme la culture de la vigne en pays musulman). A certains de ces métiers sont attribués des pouvoirs mystérieux et maléfiques, source de haine qui renforce la marginalisation. Etre juif est ainsi une fonction dans des sociétés très diverses, où parfois tout laisse penser que ce statut a été adopté par des « indigènes », comme dans de vastes secteurs montagneux au Maroc ou en Ethiopie. On peut comparer à certains égards la situation d’élite minoritaire exceptionnelle qui est celle des juifs à la situation revendiquée aussi par les adeptes de mouvements politiques, par des corporations professionnelles, par des groupes intellectuels. Et dans les mutations des communautés juives depuis le XVIIIe siècle beaucoup sont ceux qui troquent leur foi originelle pour s’incorporer plus vite et mieux que d’autres « gentils » aux nouvelles élites : le fantasme du complot judéo-maçonnique mondial se forme dans ce creuset.

Et si probablement la conversion de gentils au judaïsme a été un moteur du dynamisme de la diaspora juive (VIe/ XVIIe siècles), les mutations depuis le XVIIIe siècle ont incorporé aux nouvelles élites laïques (y compris par l’adhésion aux diverses formes de franc-maçonnerie) proportionnellement plus de juifs que de gentils.

Attias et Benbassa

En somme un peuple élu ne peut être que minoritaire et persécuté, comme les intellectuels, comme les militants politiques. J’ai été assez intellectuel par mon métier, un petit peu militant surtout dans ce métier, et peut-être suis-je un tout petit peu peuple élu au nom de ma judaïté. Elle est mince, car sans doute les parents de mon arrière grand père Daniel Wahl étaient-ils déjà entrés dans le franco-judaïsme où l’on est plus élu comme français (c’est sous le roi Louis Philippe qu’ils se font connaître en Alsace : voir Feuerwerker L’émancipation des Juifs en France, Coll. Henri Berr, l’évolution de l’humanité, Albin Michel 1976,) que comme juif. Leur judaïsme était sans doute seulement un moralisme convenable et peut-être ont-ils désapprouvé le mariage de leur fils avec Antonine Bardou, mon arrière-grand-mère, plus parce qu’elle était couturière sans fortune et fille de tout petits paysans et non pas bourgeoise, que parce qu’elle était goy. Cependant, vaguement, j’ai quelque fièreté d’appartenir de très loin au peuple élu, à dose homéopathique.

 

Marc Ferro, historien du cinéma, mais aussi historien critique de la colonisation, profondément marqué par ses années d’enseignant en Algérie

Jean-Christophe Attias et Esther Benbassa ont récemment coordonné un livre plus petit encore : Juifs et musulmans, retissons les liens ! CNRS Editions, octobre 2015, 61 p., huit auteurs dont les deux coordinateurs, pour lutter contre les assassinats de janvier 2015 à Paris, suivis de tant d’autres depuis. Je retiendrai quelques phrases du dernier texte, de Joël Roman « Les identités, entre assignation autoritaire et ressources communautaires » (p. 55-60). « Les identités existent. Elles sont la dimension vécue de nos appartenances […] constitutives de ce que nous sommes. Mais elles sont aussi ce que les autres disent de nous[…] Notre citoyenneté se construit ainsi en grande partie entre ces assignations, face auxquelles nous passons notre temps à protester. […] Raconter une autre histoire, la nôtre, celle des engagements qui nous constituent, d’une identité revendiquée, et parfois même affichée non sans provocation. […] C’est par la revendication de cette identité narrative (Ricoeur) que nous nous émancipons, d’avantage qu’au moyen d’un universalisme rationnel indifférencié. Et ces combats pour l’identité se mènent rarement seul(e). Ils mobilisent des ressources communautaires, de ceux et celles confrontés aux mêmes assignations, qui se reconnaissent dans le même mouvement de révolte. »

 

 

 

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