Peinture des lointains, mémoire coloniale

 

Affiche de l’exposition

Cette exposition est l’occasion de remémorer à la fois deux musées, frères ainés de celui du Quai Branly, qui ont accueilli les trésors d’une ethnologie dont l’origine coloniale va de soi.

Lors de l’exposition universelle de 1878 a été construit sur la colline de Chaillot, face à la Seine et à l’Ecole militaire, un Palais du Trocadéro, qui a accueilli entre autres un aquarium et des collections hétéroclites d’objets exotiques récoltés au cours d’expéditions lointaines, où la marine (de guerre, bien sûr) s’occupait conjointement de colonisation et d’exploration moins belliqueuse. Pour l’exposition universelle de 1937, un Palais de Chaillot a remplacé ce monument. Il a accueilli entre autres le Musée de l’Homme, mais aussi l’Institut d’ethnologie, sous la houlette de Paul Rivet, personnalité de gauche et médecin militaire au départ de sa carrière. Les trésors ethnographiques accumulés étaient le cœur de cette institution.

Port d’Alger (gauche)

Port d’Alger (partie droite)

Parallèlement, l’institution coloniale n’a cessé de se renforcer en France : dès 1790 elle est entre les mains d’un Ministère de la marine et des colonies, un Ministère des colonies autonome s’imposant durablement de 1894 à 1946. Si le plus glorieux fleuron colonial de la France est célébré pour le centenaire de la « conquête de l’Algérie » en 1930, c’est pour l’exposition coloniale de 1931 qu’est construit en bordure du Bois de Vincennes le Palais de la Porte dorée, Musée des Colonies, mais aussi aquarium. Devenu actuellement Musée national de l’histoire de l’immigration, il a conservé les sculptures en bas relief comme les fresques qui glorifient l’empire colonial. Dès 1935 ce musée devient Musée de la France d’outre-mer, un an après que l’Ecole coloniale, qui forme des administrateurs, devienne Ecole de la France d’outre-mer… alors que le Ministère lui-même ne change de nom qu’en 1946. L’Outre-mer est clairement le terme utilisé pour parler de l’Empire, quand celui-ci ne peut plus être considéré comme une dépendance pure et simple d’une métropole incontestée. En particulier dans les années où la légitimité nationale, à Londres, puis à Alger, n’est plus dans l’ « hexagone ». C’est ainsi qu’en 1943 est créé l’ORSTOM (Office de recherche scientifique et technique outre-mer), qui ne sera redéployé hors de l’ex-empire français qu’à partir de 1984, avec le nouveau nom d’Institut pour la recherche en développement (IRD) en 1998. Le musée de la Porte Dorée accueille donc nombre de pièces ethnographiques provenant de l’Empire colonial, mais aussi de très nombreuses œuvres artistiques « exotiques » qui témoignent de la fascination que les terres lointaines exercent sur les Européens.

Charles Dufrène, Jardin d’essai à Alger

Charles Camoin, Plage à Tanger

En 1990, Jacques Chirac devient le premier maire de Paris et il manifeste sa passion pour cet exotisme qu’il appelle arts premiers, censés témoigner des origines mystérieuses de l’humanité. Devenu président de la République en 1996, il lance le projet du musée du Quai Branly, qui ouvre ses portes en 2006. Ce benjamin des musées exotiques de Paris reçoit l’essentiel des patrimoines que possédaient ses deux ainés. Ils sont rénovés et remodelés l’un et l’autre avec d’autres buts. Le parti muséographique du Quai Branly est de montrer au public les pièces sélectionnées pour leur valeur artistique (arts premiers) beaucoup plus que de décrire le cadre historique et géographique qui permet de comprendre les civilisations dont ces pièces sont issues. Heureusement ce cadre de compréhension est souvent présent dans les expositions temporaires remarquables qui font la vie de ce musée.

André Herviault, L’officier administrateur

L’exposition « Peinture des lointains » présente essentiellement des œuvres provenant de l’ex-musée des colonies, avec des explications, souvent très prudentes, décrivant dans quel cadre idéologique se trouvaient les peintres, leurs commanditaires, le public, dans ces périodes qui s’échelonnent de la fin du XVIIIe siècle aux années 1930. Le choix de l’affiche montre un désir d’insister sur un exotisme « non colonial » : la nudité nonchalante d’un couple d’Indiens d’Amérique tropicale, loin de tout pouvoir français imposé. Prudence évidente aussi que de changer le nom de tel tableau qui s’appelait « mulâtresse », par exemple… Pour ces racines de l’exotisme, Paul et Virginie (Bernardin de Saint Pierre) sont en bonne place. Certes les scènes de genre ont la part belle, y compris des commandes destinées à célébrer précisément les rôles des officiers coloniaux (topographes, bâtisseurs et administrateurs…). Plus subtiles sont les portraits montrant le regard aigu que les colonisés portent … sur qui ? le peintre, le colonisateur, le public de l’exposition ? C’est le moment où le colonisé passe du rôle d’objet observé à celui d’observateur critique. Ainsi le benjamin des musées de l’exotisme rend un réel hommage au cadet plus âgé dont il a récupéré le capital ancien, comme celui de l’aîné qui fait face à la Tour Eiffel.

Grande salle d’exposition, rez de chaussée du musée, avec son sol de mosaïques et ses fresques murales, Porte dorée

 

Le savant, seul en proie à la Nature coloniale lointaine… Musée de la Porte dorée

Façade du musée, Porte dorée

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