Croatie : un sondage dans l’ex-Yougoslavie

Une semaine de croisière sur l’Adriatique en septembre 2016 ne permet qu’une prise de contact avec les Balkans, dont j’ignore tout, sauf un petit peu pour la Grèce. Agnès, notre guide sur l’Adriatique, tient à nous faire connaître, au delà des trésors artistiques qu’elle maîtrise parfaitement, ce qui fait sens pour les gens de ces pays, tant dans un passé ancien que pour ce que fut la Yougoslavie et ce qu’elle est devenue depuis 1991. Le 12 janvier 2018, une conférence à l’Iremmopour me mettre à jour sous un autre angle sur « les Balkans », avec le dialogue entre un politologue et un géographe (tous deux rédacteurs du Courrier des Balkans), l’animateur étant un ancien diplomate. Public de 50 personnes, moitié retraités cultivés, moitié étudiants.

J’avais appris peu à peu depuis longtemps que la Grèce, petit pays incorporé précocement à l’Union européenne, était caractérisé par une forte emprise d’un clergé orthodoxe national, possesseur de biens fonciers considérables pour lesquels il ne paye pas d’impôts, pas plus que n’en payent les armateurs d’une flotte considérable. J’avais appris que l’appartenance de ce pays au « camp occidental » résultait d’une guerre civile atroce en 1944-46, où les guérillas communistes, lâchées par Moscou, avaient été massacrées, en même temps qu’elles massacraient elles-mêmes leurs propres opposants trotskistes. J’avais appris que l’impôt foncier fort léger ne reposait pas dans ce pays sur un cadastre des terres privées, jamais réalisé. Pour la Bulgarie, je savais que c’était une « démocratie populaire » normale, dont on parlait peu, à la différence d’une Hongrie célèbre pour sa révolte dès les années 1950 et d’une Roumanie dont la fin tragique fut caricaturale.

Dubrovnick, ex-Raguse, a été la principale république maritime de l’Adriatique, filiale, duplication, ou rivale de Venise, coeur de la Croatie

Je savais que la Yougoslavie s’était démarquée du bloc soviétique dès 1947, tenue par l’armée issue des partisans qui l’avaient libérée de l’emprise nazie, sous le commandement du maréchal Tito, héros national qui ne devait rien aux soviétiques. Encore dans les années 1970 je classais cette Yougoslavie, tout comme la Grèce, le sud de l’Italie, le Portugal et l’essentiel de l’Espagne, dans la catégorie assez vague des pays sous-développés (ruraux, analphabètes, avec une natalité comme une mortalité très élevées). Dès le milieu des années 1970, grâce à Michel Roux, j’ai un peu appris ce qu’était la complication yougoslave, finalement focalisée sur la crise terminale de la guerre du Kosovo.

Le devant de la scène balkanique fut occupé longtemps par la République de Venise, de la naissance de celle-ci à son abolition par Napoléon 1er. Une série de ports formaient des républiques aristocratiques, parfois autonomes par rapport à la métropole Venise, mais calquées sur le modèle de cette métropole. Avant ou pendant cette période si longue, ces ports  implantés sur ces îles ont été aussi crétois, grecs, romains, puis byzantins, turcs, mais aussi toscans. Ils ont prospéré du commerce entre nord et sud, est et ouest, toujours en symbiose avec la montagne qui les surplombe, dont viennent les bois et les produits du bétail, voire au delà les produits agricoles des terres du Danube. Ont frappé plus souvent qu’ailleurs séismes (zone de fracture géologique) et pestes (en raison de l’intensité du trafic maritime).

Les Balkans sont au départ le nom d’une zone montagneuse (au sein de l’actuelle Roumanie), concept étendu par un géographe allemand du XIXe siècle à un ensemble flou de reliefs et de bassins (comparé aux deux autres « péninsules » méditerranéennes, Italie et ibérique, fort bien délimitées de longue date). Les Balkaniques sont des Orientaux européens « européanisables », pendant  5 siècles ils forment le cœur de l’Empire ottoman (sa zone prospère et « moderne » bien plus que l’Anatolie « originelle » des Turcs). Un monde où non seulement la plupart des lieux, mais aussi la plupart des familles, sont au moins bilingues, voire plus, vue l’imbrication des populations. Partout chaque famille (catholique, orthodoxe, musulmane) connaît la religion de ses voisins, participe aux fêtes privées ou publiques de ceux-ci. Mais si des tensions surgissent, chacun connaît intimement son ennemi religieux potentiel, d’où la férocité des guerres civiles. Les nationalismes balkaniques se construisent tous à partir du début XIXe contre le pouvoir ottoman (sauf dans le « résidu » de l’Empire qu’est l’Albanie, dont les Albanais fournissaient le plus de cadres que les autres au pouvoir ottoman, et c’est le seul pays qui en 1918 veut rester « turc »). Les mouvements nationalistes se veulent « démocratiques », mais ils doivent inventer le peuple souverain (et homogène) dont ils se réclament et donner à celui-ci un territoire, donc automatiquement se confronter avec une ou des minorités nationales sur ce territoire. Sur celui-ci deux agents inculquent la nouvelle nation à la population : le prêtre (en général le pope orthodoxe, parfois le curé catholique) puis peu à peu l’instituteur. Chaque nation a des tuteurs maffieux parmi les « grandes puissances », selon un clientélisme qui « paye », en 1918 ou en 1945 pour ceux qui sont du côté des vainqueurs du conflit européen ou mondial : ainsi Roumains et Serbo- Croates ont-il de vastes territoires… et des minorités nationales abondantes et multiples.

Les langues balkaniques accèdent à la modernité peu à peu, en normalisant vocabulaire et grammaire : dès 1830 pour le grec (qui a son alphabet), dès 1850 pour le serbo-croate (qui s’écrit soit en « latin », soit en cyrillique, écriture dérivée du grec), bien plus tard pour les autres. A la racine des langues slaves, au IXe siècle tous les « slaves » prient sur la même bible en « vieux slavon ».

L’unité et la stabilité assurée en Yougoslavie par Tito reproduit le souvenir de la stabilité/ sécurité de l’Empire ottoman, qui n’est vu comme lieu de conflit et d’instabilité que par les « grandes puissances » européennes, beaucoup moins par les peuples de l’ex-ensemble ottoman. Vers 1950-1980 le passeport yougoslave est le meilleur du monde, car il permet de voyager sans visa à la fois dans les deux blocs de la guerre froide. Puis le passeport croate est meilleur que les autres : un pays pas trop petit, relativement homogène, assez prospère… et catholique.

Le nord de la Croatie: variété des iles et cités

La Yougoslavie meurt très vite de la fin de cette guerre froide : alors qu’on lui prêtait volontiers des deux côtés, elle se retrouve endettée et totalement fragile, n’intéresse plus personne. Depuis 1990 partout en Balkans le fait démographique majeur est l’émigration avec ses conséquences : effondrement de la natalité, fuite des jeunes et des compétences, destructions des services publics (où les salaires deviennent très faibles par rapport à ce qu’on espère gagner en Union européenne pour un médecin ou autre cadre), intensification de la corruption aux mains de maffias au pouvoir qui gèrent les aides de l’ONU, de l’UE ou des USA à leur profit et qui préfèrent que tout groupe opposant potentiel émigre. La plupart de ces maffias au pouvoir sont issues de seigneurs des guerres civiles successives depuis 1990. Les opinions locales, que le pays soit entré dans l’UE, en processus d’entrée, en attente, ou sans espoir de le faire, ont de façon ambigüe une méfiance face à cette union intrusive et toute puissante en même temps qu’un unique espoir : y trouver du travail. Exemple des « agences de tourisme », au Kosovo ou ailleurs, capables d’envoyer vers une entreprise slovaque d’un coup par bus un contingent de 400 salariés, main d’œuvre totalement flexible : tant pour le rythme de travail quand il y en a, que pour le renvoi au pays si nécessaire…

La Yougoslavie « fédérale » restait très hétérogène : en 1945, 44% de Serbes. La langue commune est à dominante serbe, pour l’école et les médias, sauf que le macédonien est presque du « bulgare ». La Serbie a pour racine nationaliste « légitime » la religion orthodoxe, avec un cœur « historique » au Kosovo, où la population majoritaire est albanaise. Les serbes sont les premiers à se révolter contre les turcs (avec les grecs…). En 1971 un « printemps croate » est réprimé par la Yougoslavie, qui en 1974 établit un droit constitutionnel à la sécession. Des « nationalités » sont reconnues au sein de la fédération : Bosnie « musulmane », Kosovo « albanais », etc. La fissuration de la fin des années 1980 vient de là. En 1980 encore, la Yougoslavie « à économie socialiste » se fracture à la mort de Tito. Slovénie et Croatie sont trois fois plus « riches » que Bosnie et Macédoine. A ce moment il y a de l’éducation, de la promotion professionnelle des femmes, des mariages mixtes. En 1986 Milosevich fait monter en Serbie le nationalisme « grand serbe », ce qui déclenche la fissuration de la fédération.

1991 « Déclaration d’indépendance » en Slovénie et Croatie, multipartisme en Slovénie, où les minorités serbes lancent des revendications d’autonomie. L’armée fédérale, opposée aux indépendances, a 60% d’officiers serbes, mais avec des troupes non-serbes qui désertent = l’armée est de plus en plus serbe, avec des chars, une flotte, de l’artillerie. Mais en face les « défenses territoriales » se constituent et ont aussi des armes.

Début 1991 les deux referendums en Croatie et en Slovénie sont boïcotés par les minorités serbes

Début 92 « force de paix » dans les 20% du territoire croate habité par des serbes

1992 referendum en Bosnie, avec une Croatie bosniaque face à armée fédérale+ des généraux de la république autonome serbe de Bosnie + des musulmans sans aucun soutien extérieur.

1993 max de la guerre civile, qui dure 5 ans de siège pour Sarajevo (tunnel sous la piste d’atterrissage comme « porte de sortie »)

1995= 250 000 morts, épuisement, enclaves et casques bleus : Srebenitza 10 000 morts/ Moment où l’ONU bombarde Belgrade, « fin de guerre » où les négociateurs sont enfermés 3 semaines pour les contraindre à signer les accords de Paris ; deux entités dans la fédération de Bosnie, dont le protectorat passe de l’ONU à l’Union européenne.

La Slovénie (ex autrichienne) est la plus homogène : à 70 % catholique (+  des luthériens). La Croatie un peu moins : elle avait 12% d’italiens (expulsés en 1945) et 14% de serbes (ex-colons militaires face aux turcs), + des communes hongroises…

La Bosnie est enclavée, « arriérée », la plus longtemps « turquisée », sans villes sauf Sarajevo ; en 1908 lors de la révolution « jeune turque », elle est annexée par l’Autriche, 90% d’analphabètes en 1918.

Monténégro: un petit non-Etat

Le Monténégro est peuplé de « Serbes tranquilles », plus maffieux que ses voisins, sans monnaie reconnue, sous gouvernement commun de l’église orthodoxe et de quelques grandes familles, se donnent des allures de pays « en développement » touristique et financier moderniste (selon le discours du « francophone culturel » qui nous reçoit).

La Macédoine connait le mélange maximal, avec beaucoup de juifs et de grecs.

 

 

 

 

 

 

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