Roma, película del México profundo

Une grande nostalgie pour un grand film.

Je l’ai d’abord vu sur petit écran chez mon ami Marc et ai savouré tant d’images remémorées d’une ville de Mexico dans laquelle je suis tombé voici 57 ans : j’ai suivi cette histoire qui pourrait être une comédie bourgeoise banale. Puis, grâce à la Maison de l’Amérique latine je l’ai revu dans ce cinéma confidentiel de saint-Germain des Prés à Paris, le Beau Regard. Alors là, ça a explosé : grand écran, son stéréo, j’ai compris ce que Marc n’avait dit : c’est une œuvre ou l’image est exceptionnelle. Un noir et blanc émouvant, des plans interminables et lents, comme sur la terrasse ou dans la scène de la noyade qui noue l’intrigue du film. D’autres images ont des accélérations dramatiques. Le son aussi et d’une intensité rare : Chants d’oiseaux dans la cour, bruits des petits métiers de la rue, tonnerre des vagues ou des manifestations, rugissement des voitures.

Que vous soyez simplement amoureux du Mexique, plongés dans la sociologie et l’anthropologie, l’urbanisme ou l’histoire politique, vous décoderez ce moment du Mexique de 1971. Rappelons qu’après la période politique calme du « développement stabilisateur » des années 1960, le Mexique du Parti Révolutionnaire Institutionnel connait de violentes contestations en 1968. Le président « de gauche » nouvellement élus au sein du système du parti unique, Luis Echeverria, prend ses fonctions en décembre 1970. Il va à la fois lancer des politiques sociales (relance de la réforme agraire, gages donnés aux intellectuels de gauche) et profiter de son expérience de 12 ans comme Ministre de l’intérieur pour casser les guerrillas rurales ou urbaines, manipulant en particulier des milieux d’extrême droite qui s’affrontent avec des étudiants de gauche (Mercredi des Cendres de 1971).

Le petit garçon qui apprend à lire est en fait le héros du film et, indirectement, le narrateur. L’héroïne est la bonne qui l’élève, lui comme ses frères et sœur aînés. La prospérité des classes moyennes urbaines, en particulier dans la capitale, est liée à l’expansion très rapide d’un secteur public où travaille le couple du film : hôpital public pour ce médecin, lycée (preparatoria) puis éditions pour la mère. Cette prospérité repose aussi sur la main-d’œuvre bon marché qui migre massivement en ville depuis les zones paysannes où beaucoup parlent des langues indiennes. Côté hommes, le bâtiment emploie beaucoup de monde et les familles néo urbaines pauvres se logent de plus en plus dans les bidonvilles, dont le plus célèbre est Netzahualcoyotl, en bordure du lac de Texcoco. Côté femmes, les domestiques sont nombreuses au sein des familles de classes moyennes, logées certes à l’étroit, mais au sein de villas modernes où elles ont leur propre douche. Cleo vit au sein d’une famille qui la protège autant qu’elle l’ « exploite ». Elle parle mixteco avec sa compagne de chambre et de travail quand la conversation est intime, une langue où des mots espagnols sont introduits pour désigner des réalités modernes : elles sont manitas(= hermanitas/ sœurs). Elles ont des novios(fiancée amants). Cleo chante aussi en mixteco avec la fille de la maison des berceuses pour endormir celle-ci. Dans son travail et dans la vie courante, avec sa compagne comme avec la famille des patrons, elle parle d’une voix timide, en courtes phrases, un espagnol clair, simples et lent.

Dans le modernisme d’Echeverria, une mesure très peu commentée officiellement a été de lancer en 1971 la première campagne de contraception qui a rapidement fait baisser la très forte natalité mexicaine. Une fraction du Parti était contre et l’Eglise catholique bien plus encore : sans doute surtout dans l’ouest du pays, des curés ont prêché contre ; la nouvelle s’est transformée en rumeur de bouche à oreille : « des médecins étrangers (gringosbien sûr) parcourent nos villages et sous prétexte de vaccination assassinent nos enfants ». Cleo, enceinte sans l’avoir souhaité, a peut-être bénéficié après son accouchement de cette propagande contraceptive officielle.

C’est donc dans ces « colonias » (quartiers/ lotissements) de villas modernes des années 1930 que se compose une société urbaine mexicaine qui allie d’immenses inégalités (qui n’ont pas disparues) avec une chaleur humaine dont l’auteur du film veut retrouver la saveur.

Bande annonce:

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