Hispanismo en Paris: un siglo

Un siglo de hispanismo en la sorbona, Antonio Niño, Editions hispaniques, collection « histoire et civilisation », 132 p.

Toute institution scientifique universitaire est révélatrice d’une société. Ici de deux sociétés au moins : France et Espagne, mais au-delà tout le monde « ibérique » jusqu’en Amérique.

Le livre nous parle minutieusement d’organisation universitaire et d’enseignement, pris dans les jeux diplomatiques de deux pays voisins qui en fait n’ont aucun conflit important sur les deux derniers siècles, et des intérêts communs moindres qu’avec d’autres puissances proches ou lointaines.

Très heureusement, le livre enchasse le centenaire (1917 -2017) de l’Institut dans l’ensemble des études ibériques depuis qu’en France, dans les années 1890, se structurent des enseignements universitaires modernes, avec des enseignants à plein temps et des règles d’organisations des recherche.

Il est significatif que l’hispanisme organisé soit né dans le sud-ouest de la France : Bulletin hispaniqueà Bordeaux 1894, chaire à Toulouse 1896, puis à Bordeaux, puis à Montpellier. Un concours d’agrégation pour l’enseignement secondaire en 1900, un enseignement formel en Sorbonne seulement en 1906.

Cet enseignement de langue et littérature s’appuie au départ sur une demande sociale régionale modeste : former dans le sud-ouest des commerciaux ou ingénieur pour leur travail dans un pays sous-développés, tout comme en parallèle l’enseignement de l’italien dans le sud-est. Allons plus loin : les intellectuels qui veulent promouvoir les langues romanes se heurtent d’abord au bloc fondamental de l’enseignement classique (français latin, grec) pour qui les langues vivantes sont pure distraction des élèves, puis au bloc unissant l’allemand, langue de l’ennemi respecté et dominant (1860-1918) et l’anglais, langue du partenaire rival du Royaume Uni depuis 1860, puis langue de la puissance mondiale des Etats-Unis que les français ne peuvent plus ignorer à partir de 1916. L’allemand est langue sérieuse par ses érudits, par ses difficultés grammaticales (des déclinaisons, des mots composés, une structuration des phrases par les verbes). L’anglais, beaucoup moins sérieux, qui envahit cependant toute la société française.

Au contraire, comme l’italien, l’espagnol, ou pire le portugais, est langue facile, de peu d’usage, qu’on laisse aux élèves les moins sérieux, dont ces fils d’immigrés modestes qui s’installent en France dans le sud-ouest dès les années 1890, mais surtout dans les zones industrielles urbaines, dont Paris, à partir des années 1950. L’arabe, certes langue difficile, sera à partir des années 1960 plus encore un enseignement qui hésite entre un apprentissage bas de gamme pour fils d’immigrés et une haute culture réservée à une mince élite. Rappelons que le castillan, pas plus que le toscan, n’est pas la langue exclusive des immigrés des deux péninsules méditerranéennes, ce qui compliqué le panorama.

L’enseignement universitaire de l’espagnol, pour lequel Paris ne domine sur le sud-ouest qu’à partir des années 1930, s’organise comme dans la plus part des disciplines autour du concours d’agrégation de l’enseignement secondaire. Celui-ci hésite entre trois fonctions. Un but non dit, mais noble, sélectionner de futurs chercheurs. Un but dominant, former des grammairiens et littéraires solides. Un but presque honteux, former les animateurs poussant les élèves à entendre et parler autant qu’à lire et écrire. C’est à partir de cette dernière fonction que l’hispanisme, à Paris comme en province, développe une convivialité des étudiant(e)s pour une pratique du quotidien espagnol. Par rapport à cette même pratique pour les langues du nord, deux spécificités : pour l’Espagne et le Portugal comme pour l’Amérique latine, les civilisations du quotidien sont liées au sous-développement, vécu lors des voyages touristiques qui se multiplient ou lors des retours des familles immigrés. Mais l’attirance pour un exotisme se double de passions militantes, pour protester contre des régimes politiques (Franco meurt en 1975, Salazar en 1970, mais la dictature militaire s’installe au Brésil en 1964, au Chili en 1973).

De cet hispanisme des étudiants, le livre nous donne seulement quelques aperçus, puisqu’il se fonde principalement sur une source qui méritait d’être exploitée largement, les archives de l’Institut.

L’épilogue de cette histoire comporte un événement mineur : à partir de 1966-1970 l’Institut développe un enseignement pratique à but « commercial ». Le petit noyau du Centre d’Etudes Ibériques et latino-américaines appliquées (CEILA) est pour ses détracteurs de l’époque (en particulier à l’Institut des Hautes Etudes de l’Amérique Latine né en 1956) une institution réactionnaire fomentée par l’Opus Dei. Mais surtout un événement majeur, l’éclatement de l’hispanisme parisien en plusieurs universités en raison du mouvement de 1968, ce qui met fin en 1972 au « règne » de Charles V. Aubrun, commencé en 1952.

 

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