Jean François Troin: géographie, Maroc, guerre d’Algérie

Rabat 2009, en séminaire

Carnets de géographie anecdotique : ce que les géographes ne disent pas. Editions Petra, collection Alter-Narratives, 2019 (un éditeur confidentiel, mais des centaines de titres depuis le début des années 2010)

Jean-François Troin justifie ce livre de souvenirs en s’appuyant sur des anecdotes relevées dans ses « carnets ». En effet il montre que dans sa vie professionnelle, sur laquelle il revient à quelque 85 ans, il a souvent touché les réalités les plus importantes grâce à l’imprévu des contacts humains, aux hasards des rencontres. Deux originalités dans son champ de recherche : les transports (chemin de fer en tête), mais surtout une imprégnation maghrébine.

Celle-ci se fonde sur 11 ans de Maroc, dans un contexte historique qu’il précise : J.-F. Troin s’attache à ce pays à peine indépendant au cœur de la guerre d’Algérie : prof de lycée débutant à Rabat, il « milite » contre celle-ci au Maroc (« pétition » des 481) avant d’être en service militaire en Algérie plus de deux ans. Il est un des seuls de notre génération à esquisser comment l’Armée française a tenté d’utiliser les compétences des géographes pour des études « stratégiques » : ainsi l’idée vers 1959 de délimiter ce que serait une Algérie occidentale oranaise « française » (tête de pont du Sahara de Organisation Commune des Régions Sahariennes) séparée d’une Algérie algéroise et constantinoise « abandonnée » aux indépendantistes. A ce sujet on dispose d’un autre témoignage, celui de Michel Drain http://alger-mexico-tunis.fr/?p=1949.

De retour à Rabat, J.-F. Troin passe du lycée à l’université et accumule l’immense documentation originale, presque uniquement de première main et sans archives, d’une étude des souks ruraux, qui sont à la fois l’envers d’une vie urbaine (fonctions de services assurées par des marchés hebdomadaires sans implantation permanente) et les prémices de celle-ci (espace organisé où les commerçants s’installent peu à peu en permanence). Manière d’appréhender l’espace rural marocain bien plus largement que dans une étude « régionale » traditionnelle. De quoi devenir le porteur, après son installation à l’Université de Tours, d’une géographie de l’urbain, d’abord pour le Maghreb, puis de plus en plus largement pour le monde arabo-musulman. Remarquons que cette connaissance accumulée sur toutes ces décennies ne le conduit pas à des jugements politiques globaux sur ces pays : le Yemen est « pays de malheur », et il suit les problèmes de Beyrouth « sans vraiment comprendre et encore moins expliquer ». La conclusion de l’aventure marocaine de Troin est un livre collectif publié en 2002, Maroc, Régions, pays, territoires, suite à plusieurs voyages de retrouvaille où le Rif tient une place de choix.

L’autre volet de la réflexion de J.-F. Troin porte sur l’organisation universitaire française. Cette réflexion est originale, parce qu’il raconte ce qu’est la vie d’un « labo » exotique (l’urbain dans le Monde arabe) dans une université moyenne sans « vocation » lointaine hors de l’hexagone (Tours) : il en est le porteur pendant douze ans et URBAMA continue sa vie quinze ans de plus. Ses autres réflexions sur la corporation française de la géographie sont pleines de notations utiles : rapports à toutes les formes de l’image (paysage, carte, photo, cinéma, etc.), mais aussi à la littérature et… à la chanson. Ceci est couronné par une description du « monument » géographie en France, depuis ses fondations (monde associatif local) jusqu’à son sommet (bien sûr mieux connu) en insistant sur les colonnes qui en assurent la cohérence. En conclusion du livre, J.-F. Troin montre comment un retraité trouve son plaisir, à la jointure de la militance et de l’expertise, à propos de TGV et de transports urbains.

 

 

 

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