Edgar Morin, souvenirs et nostalgies, 2019

Edgar Morin, Les souvenirs viennent à ma rencontre, 2019, 762 p. une « auto-biblio » de 70 titres, index de 1500 personnages, sommaires des 28 n°s de la revue Argument, chronologie.

Edgar est attendrissant, irritant, aussi sentimental qu’égocentrique. Son livre se lit malgré sa taille, parce qu’il est écrit sans lourdeurs et souvent ponctué d’anecdotes drôles. Il commente lui-même son texte en disant qu’il aurait pu l’appeler « mes amis, mes héros ». Un autre commentaire trouvé sur internet (où les analyses sérieuses du livre sont rares) : Edgar a une « grande sensibilité au message des événements » : pour moi c’est ce qui donne du prix à certains de ses livres. Si l’on est découragé à l’avance par un livre de plus de 700 pages, on peut lire avec plaisir, pour vérifier que Edgar a toujours l’esprit vif, son entrevue dans le n° Printemps 2020 de la revue trimestrielle Zadig: il nous parle à nouveau de son passé, mais aussi de son installation dans le centre de Montpellier…

Quand un  vieillard parle de son passé, il nous donne, entrelacés, un mélange d’anecdotes, de réflexions, de souvenirs (sans doute vrais pour la plupart, même si la mémoire extrêmement vive d’Edgar recompose parfois bien naturellement un passé lointain).  Ce qui donne du prix à son récit, c’est qu’il réfléchit sur des événements, en montrant qu’ils ont souvent déclenché le contraire de ce qui était prévisible, au sein d’un temps historique global auquel il a été très sensible dès sa jeunesse. Ce récit mélange narcissisme et ironie : le héros de cette histoire vit dans un monde héroïque dont il n’est pas le héros,  monde plein de hasards et d’esquives.

Si le livre suit très globalement un plan chronologique, Edgar par ses digressions n’hésite pas à unir par associations d’idées des événements ou des personnages qui se relient seulement dans sa pensée. Par exemple trois chapitres différents sont ciblés 1946-49, 1945-50, 1949-51. Plus cohérent, un chapitre est dédié à la guerre d’Algérie, mais sa cohérence s’appuie très largement sur les événements de Suez, de la Pologne et de Budapest. Alors que le gros chapitre Amérique Latine est une suite de « fiches » disparates, tout comme le chapitre Italie, on peut réellement suivre celui sur le CNRS, institution qui après tout l’a fait vivre pendant 35 ans de vie professionnelle. Ce qu’il dit du très petit monde des sociologues des années 1950 et 1960, accueillis au Centre d’Etudes sociologique, est intéressant, malgré des incertitudes : il est probable que le directeur  de ce CES, de 1951 à 1956, ait été le vieux géographe Max Sorre, même si l’animateur, mais pas le directeur,  en était déjà George Friedmann. L’anecdote d’Edgar est savoureuse (il y en a d’autres dans le livre, certes) pour raconter son canular sur les oraisons funèbres croisées inventées, qu’auraient prononcées les deux ennemis intimes, Georges Friedmann et Georges Gurvitch. Mon regret est de n’avoir presque pas trouvé de commentaire d’Edgar sur celui de ses livres qui m’a réellement servi professionnellement dès 1962, L’esprit du temps. Ce livre est quand même au cœur de sa trajectoire professionnelle, autour de la revue Communicationet du laboratoire centré sur les communications de masse. C’est pour moi là que Edgar a innové sur des thèmes qui n’étaient pas reconnus pour « nobles ». Il accorde clairement beaucoup plus d’importance à son œuvre philosophico- épistémologique, La méthode.

L’immense « fichier » des souvenirs de l’auteur donne une place considérable aux multiples oraisons funèbres adressées à « ses amis, ses héros » : ses femmes successives (principalement Violette, Margueritte, Edwige, Johanne, Sabah), ses « potes » (Antelme et Mascolo, puis Lefort et Castoriadis).

Edgar appartient, pour moi, à la génération de mes « grands frères », plus vieux d’une dizaine d’années. Nous autres les « jeunes » avons l’impression qu’ils ont vécu en jeunes adultes les moments héroïques de la résistance et de la libération, alors que dix années plus tard notre lot était la honte et la grisaille de la guerre d’Algérie. Autre différence fondamentale : pour eux faire du tourisme, bien manger, se loger relevait d’une liberté nouvelle brusquement ouverte après les austérités et privations de l’occupation. Pour nous c’est simplement la montée progressive d’une société de consommation à laquelle nous participons « naturellement », avant de la critiquer éventuellement.

A un autre niveau les rapports aux lois et institutions de nos sociétés modernes sont différents pour nos deux générations. Edgar est un cas limite d’intellectuel qui a été salarié de l’Etat français sans presque aucune obligation ni sanction. Il est clair qu’au cours des décennies postérieures ces sanctions sont devenues plus contraignantes, en particulier en terme d’examens, concours, évaluations de plus en plus bureaucratiques du travail fourni. Edgar est donc un titulaire d’une licence d’histégéo et d’une autre de droit qui devient sociologue quand cette discipline existe à peine en France, se proclame surtout philosophe et est essentiellement reconnu comme tel par les innombrables titres de doctor honoris causadécernés par les universités qui le révèrent hors de son pays. Grâce en soit rendu au CNRS.

Le chapitre « Espagne » est typique d’un vieillard dont la gourmandise est à surveiller sans cesse parce qu’il est fragile, nursé par Sabah, sans cesse attentif à tant de groupies qui l’aiment, lui procurent des honneurs. Il remémore les morceaux épars d’un pays qu’il adore, non pour en comprendre les mouvements fondamentaux, mais par bribes, pour un tourisme sans cesse attentif à trouver des lieux où il vivra dans l’exception : un(e) ami(e) très cher(e) me donne un logis, un repas, un paysage, que les autres n’auront pas la chance de savourer.

Ce monument a sans doute été dicté, avec un minimum de contrôle des redites, et des erreurs de « lecture » par la machine informatique et autres fautes inévitables : pas de quoi gâcher notre attention et, tout compte fait, notre plaisir.

 

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