Luis Martinez, révoltes arabes, analyse critique

Luis Martinez, L’Afrique du Nord après les révoltes arabes, Presses de sciences-po, 2019, 214 p.

Lors du MODEL 2020, la table ronde la plus fréquentée, par un public houleux, a réuni des ténors de la recherche politique sur l’Algérie, à propos du Hirak https://www.youtube.com/watch?v=hsJfH0SD0I8. Benjamin Stora est apparu comme le plus populaire, insistant sur les espoirs que soulève ce Hirak. Luis Martinez a donné une vision beaucoup moins optimiste, qui a soulevé des protestations de ce public très sensibilisé. Il était invité pour son livre L’Afrique du Nord après les révoltes arabes. Voici la conclusion, certainement pas négative, qu’il donne dans une entrevue à propos de ce livre :

 « La victoire électorale des islamistes dans plusieurs pays arabes sonne telle le glas de l’avenir des révolutions arabes ?Non, les révoltes arabes ont mobilisé et mobilisent l’ensemble des acteurs de la société, partis et mouvements islamistes compris. Ces derniers dénoncent, depuis des décennies, à l’instar des démocrates et des défenseurs des droits humains, les dérives autoritaires et la prédation économique. Du Maroc à l’Egypte, les partis islamistes constituent des forces politiques de premiers plans. Comme les nationalistes, ils seront jugés politiquement sur leur capacité à répondre aux problèmes socio-économiques des populations.

Pouvez-vous nous dire quelques mots sur les relations des pays d’Afrique du Nord entre eux et sur les relations de ces Etats avec le reste de l’Afrique et notamment avec les Etats du Sahel ?L’effondrement de la Libye post-Kadhafi ouvre une réflexion stratégique sur les relations de ces pays avec l’Afrique subsaharienne qui, pour les dirigeants du Maghreb, se traduisent par des engagements militaires, économiques et religieux croissants, qui tendent à renouveler les liens avec ces Etats. Les deux puissances régionales de la région, le Maroc et l’Algérie, œuvrent au Sahel avec la conviction que plus longtemps la France demeurera dans cette région du monde, plus les populations se retourneront contre elle. Ainsi, le Maroc joue le rôle d’une puissance bienveillante préoccupée par les problèmes économiques et religieux alors que l’Algérie affiche sa préoccupation du respect de la souveraineté au Sahel et travaille au développement de solutions « africaines ». Ainsi, tandis que l’image– militaire – de la France se dégrade dans la région, celle du Maroc et de l’Algérie s’améliore.
(Propos recueillis par Corinne Deloy)

La lecture du livre de Martinez permet de prendre du recul face à l’urgence des réflexions sur une Algérie en effervescence. Son propos concerne tout le Maghreb, Libye comprise, et s’étend sur le temps long, remontant à la période coloniale et à la naissance d’Etats fragiles mettant en place la gestion de territoires très vastes avec des populations très hétérogènes. Ce qui est au départ une politique nationaliste pour transformer en citoyens modernes des sociétés « traditionnelles » rétrogrades n’a plus lieu d’être. Les citoyens très fortement informés par les réseaux sociaux savent tout des promesses non tenues, des pratiques autoritaires, des formes de corruption qu’ils vivent au quotidien. Parallèlement les Etats, très peu efficaces pour prendre en compte les nouvelles revendications démocratiques, ont à faire face à d’autres tâches : maintenir le contrôle sur ces territoires immenses à peu près vides aux frontières parfaitement perméables vers un Sahel composé d’Etats infiniment plus faibles et plus fragiles. Composer avec les fractions des opinions publiques balbutiantes gagnées par la négation de l’Etat-Nation au nom de la Umma. Neutraliser les petits groupes décidés au nom de cette Umma à détruire par la violence un Etat fragile. La richesse du livre est qu’il repose sur une longue expérience de l’auteur, sur d’énormes lectures confrontant des opinions contradictoires, sur des entrevues menées avec des acteurs nombreux et divers.

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Au fil de la lecture, des citations, classées par thèmes

Tenir ensemble un EtatP 39 En 2010 Combien sont ténus les liens qui permettent à un Etat de « tenir ensemble. » P 85 [En Libye] Renversé, le régime de Khadafi a laissé un vide anxiogène : plus de police, plus d’armée ni de service de renseignement. L’Etat des milices a remplace l’Etat des masses. P 92 En 2011, les brigades de Misrata (40000 hommes), à l’aide de chars et de véhicules lance-roquettes, assurent une véritable autonomie à cette cité portuaire. P92 La Libye de Khadafi a consolidé les groupes communautaires traditionnels. Ainsi à la différence des autres Etats d’Afrique du Nord, les régimes politiques libyens (monarchiste et révolutionnaire) ont renforcé les appartenances tribales. P 94 En Libye, à la différence de l’Egypte et de l’Algérie, l’armée n’est pas l’acteur central du pouvoir. Celui-ci a longtemps reposé davantage sur l’équilibre de forces paramilitaires, dont la composition reposait sur un savant dosage afin de permettre la représentation et la participation de tribus ayant fait allégeance au régime.

P 195 Au Maroc et en Algérie, les armées, syndicats et partis politiques sont choyés par crainte de les voir faire défection. En Tunisie, en revanche, les autorités cherchent à reconstruire ou à réinventer des valeurs et des intérêts autour de nouvelles formes d’appartenance à la communauté politique, dans le cadre d’un Etat décentralisé. […] Sous Bouteflika, l’Algérie a connu une stabilité qui lui avait fait défaut pendant plusieurs décennies. Quant à son voisin et rival, le Maroc, il a engagé des réformes salutaires afin de réduire les risques d’explosion sociale, qui sont une menace pour sa cohésion nationale, comme l’ont montré les révoltes du Rif.

Les régions défavorisées au sein des Etats : p.16 La Cyrénaïque en Libye, le sud tunisien, le sud algérien et le Rif marocain. P 117 L’identité politique du Rif s’est constituée au début du Xxe siècle dans la résistance armée contre l’Espagne et la France. (de 1921 à 1926, une République indépendante de Tanger à Melila). En 1958 la monarchie déclare le Rif « zone militaire. En 1961 Hassan II décide de punir la région […] Les populations locales trouvent alors dans la production de haschich et l’émigration massive vers l’Europe les ressources nécessaires à leurs besoins. Entre 1982 et 2004 la population rifaines a diminué de 34%. L’arrivée de Mohamed VI en juillet 1999 se traduit par une politique de reconnaissance de l’identité amazigh en général et par la réconciliation avec la région du Rif […]  L’économie du canabis mobilise 800 000 personnes, est pratiquée sur 134 000 hectares, produisant 214 millions de dollars.

Etat et économie pétrolière : P 122 En Algérie entre 2003 et 2013 les gouvernements a consacré la moitié de la fiscalité pétrolière à des transferts sociaux, soit 13% du PIB. Le dispositif politique bâti par Bouteflika est considérable : partis politiques FLN et RND, centrale syndicale UGTA, lobby de l’Association des moudjahidine ont triplé leurs financement de 2000 à 2013. Le monde universitaire entre 2000 et 2010 a créé 92 instituts universitaires, des milliers de postes d’enseignants chercheurs. Le forum des chefs d’entrepris incorpore les entreprises et commerces dont 97% ont moins de 9 salariés, créés pour les ¾ sous Bouteflika et avec l’aide de l’Etat, les entreprises de plus de 250 salariés dépendant encore plus de l’Etat par la non transparence des offres de marchés publics. Les dépenses militaires passent de 2,7 MM de dollars en 2000 à 11 en 2012, l’Algérie devenant le 8eacheteur mondial d’armes.

Etats maghrébins et démocratie : P 19 Au lendemain des indépendances, des représentants d’organisations syndicales ou politiques revendiquent l’instauration d’un ordre politique fondé sur un régime démocratique. Leur combat rencontre un écho auprès des chefs d’Etat ou de gouvernement […]  Toutefois, les revendications démocratiques se retrouvent très vite marginalisées par le sentiment nationaliste, qui exacerbe une vision de la société reposant sur un Etat fort et sur une société unie. Aussi, reprenant les représentations véhiculées sous le régime colonial, les nouveaux dirigeants s’emploient à « rééduquer » et à « civiliser » le peuple afin de l’adapter à l’ère postcoloniale. P 27 Selon Charles Issawi, dans les années 1950, seule une transformation économique et sociale de grande ampleur permettrait de fortifier la société afin de la rendre capable de porter le poids d’un Etat moderne. […] A l’inverse du courant réformiste qui s’était développé à l’ombre de l’Empire ottoman, les nationalistes oeuvrent à l’édification d’un Etat fort […] Ils héritent d’une pratique, celle de l’Etat jacobin français.

jihadistes et EtatsP 156 Dans l’est du Burkina Faso, l’implantation des groupes jihadistes s’explique par des représentations très négatives de l’Etat […] Le choix du parc national du W, à la frontière Burkina, Niger, Bénin offre de nombreuses opportunités […] En 2018, les menaces de mort, volonté d’imposer un nouvel ordre politique et religieux (voile pour les femmes, enfants en écoles coraniques), avec en contrepartie autorisation de chasse en aires protégées, pêche, transhumance, .orpaillage. Taxe sur le bétail (zakat) : Boko Haram perçoit dans la région du lac Tchad 1MM de F CFA par mois. La désintégration de la Libye et l’implosion du Mali produisent de nouvelles solidarités et loyautés qui transgressent les frontières et les identités élaborées durant la période coloniale, rétablissement de liens religieux, culturels et économiques qui s’étaient profondément distendus du fait des politiques étrangères divergentes des Etats de la région. Dans un environnement considéré comme corrompu, impur, sale, les jihadistes offrent une alternative, fondée sur une idéologie radicale de l’ordre social. P 159  Face à la réduction de l’aide au développement et au vu des effets destructeurs des plans d’ajustement structurel des années 1980, les pays du Golfe ont très largement contribué  […] dans les secteurs de l’éducation et de la formation du personnel religieux.

p. 175 Terrain des anthropologues et des historiens jusqu’au printemps arabe, le Sahel est désormais le réceptacle des cohortes d’experts, financés par les agences internationales de sécurité et de développement, chargés les flux et les volumes des trafics

P 163 L’Etat islamique, Daesch, est la première expérience d’un ordre politique transnational fondé sur la déconstruction des frontières héritées de la période coloniale. L’idéologie nationaliste [..] est aujourd’hui sans consistance […] Les Etats s’efforcent d’établir une politique de contrôle des frontières avec le soutien de l’Union européenne afin de restaurer un sentiment de sécurité. […]  Les jihadistes rappellent ces pirates du Maghreb précolonial qui semaient la terreur en Méditerranée et qui, par là même, ont provoqué sa colonisation afin de détruire les Etats barbaresques qui les protégeaient.

P 169 Avec les révolutions arabes, les deux figures [du migrant et du terroriste] ne forment plus [en Europe] qu’une seule menace : celle du jihadiste caché derrière le migrant animé par la haine de l’Occident et de son mode de vie.

Racismep. 80 : Dans la ville [libyenne] de Tawergha (35000 habitants), des révolutionnaires de Misrata traitent les habitants qu’ils accusent d’avoir participé à la destruction de leur ville aux côtés des forces loyalistes [envers Khadafi] d’ »esclaves », de « Noirs », d’« animaux ».

 

 

 

 

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