Tlaloc, Diego Rivera, Mexico et ses tuyaux

 

Glorifier l’eau, maîtriser l’eau dans la capitale mexicaine

vue aérienne de la statue de Tlaloc
réalisée en céramique par Diego Rivera
en 1951 pour le bassin du monument
célébrant l’arrivée de l’eau du Lerma
à la ville de Mexico

La lecture de la thèse de Ernesto Gonzalez Reynoso [Construction sociale de la réalité hydraulique au Mexique (1951- 2010)] me renvoie à  50 ans d’étude de la ville de Mexico. J’ai très vite été confronté vers 1963 au schéma géomorphologique de l’Axe néo-volcanique mexicain pour comprendre le Valle de México ; mais du Mexique hydraulique je n’ai d’abord perçu que le système précolonial des chinampas. La machine des ingénieurs, pour drainer (depuis le XVIIe siècle) et pour produire de l’eau (depuis 1926) me semblait « normale », même si je comprenais ses prouesses, comme la construction des voies ferrées ou des routes, élément banal du « développement ». Quand il a fallu approfondir un peu ce thème de l’eau- service public j’ai été content qu’Hélène Rivière d’Arc s’en charge dans notre petit livre commun de 1973 [La ciudad de México (en coll. avec Hélène Rivière d’Arc), Sep-setentas N°99, Mexico 1973, trad. de Doc Française, Mexico, Les grandes villes du monde, 1973; seconde édition au Mexique coll. Sep-Diana, 1979]. Les grands services publics mis en place par le populisme révolutionnaire mexicain, leur puissance mélangée à leur corruption et à leur relative inefficacité, ça allait de soi et les décrire m’ennuyait.

synthèse du système hydraulique vers 2010

 

Il a fallu notre séjour familial à Mexico de 1982-84 pour que je comprenne, dans la sensibilité écolo de l’époque, que l’eau était un problème politique majeur, en fait plus que le sol urbanisable, pour la Métropole. C’est que les pénuries d’eau en ville étaient présentes, bien plus qu’en 1962-65, et surtout que les média s’en occupaient, soit par la publicité pour inciter les usagers aux économies, soit comme dénonciation des incuries des pouvoirs publics. Du coup ce fut à mes yeux le seul chapitre original du livre écrit en commun avec Louis Panabière (Mexico, la plus grande ville du monde (co-auteur avec Louis Panabière), Publisud, coll. Urbasud, 1988, 245 p.), si bien que je l’ai « pré-publié » comme article en 1987, puis à nouveau en même temps que le livre lui-même (1988). Etant donné le caractère confidentiel de ces publications, cela semble n’avoir été connu quelque peu au Mexique que par la reprise des textes de vulgarisation de la Géographie Universelle Reclus (1991) par l’édition au Colegio de México de Espacios mexicanos contemporáneos (1997).

 

Temple de l’eau et statue de Tlaloc vus du sol

Résumons et illustrons ce qu’Ernesto Gonzalez nous apprend d’essentiel sur le système hydraulique de la capitale mexicaine. Il passe rapidement sur les longues étapes du drainage du bassin de Mexico, « endoréique », dont le fond plat était occupé par une série de lacs et marécages, en partie aménagés en hortillonnages (chinampas), très peuplés, avec au cœur du système la ville de Tenochtitlán (80 000 habitants ?), détruite en 1521 par le conquistador Hernán Cortéz. Les Espagnols se sont obstinément défendus dans la Mexico reconstruite contre les inondations  qui chaque année montaient au gré des sept mois de saison de pluies : dès 1660 ils ont creusé et recreusé vers le nord la tranchée et le tunnel qui évacuaient ces crues dans l’affluent du Río Pánuco en direction du Golfe du Mexique.

monument d’entrée du tunnel de 1900
évacuant les eaux du bassin de Mexico vers
le río Tula (golfe du Mexique)

entrée du tunnel moderne (années 1990) d’évacuation des eaux du bassin de Mexico

En 1900 (autre époque de richesse et de prospérité), c’est un nouveau tunnel « définitif » qui a évité les inondations à la capitale mexicaine (390 000 habitants). Les eaux à évacuer ne cessant d’augmenter à mesure de la croissance de l’agglomération urbaine (pompages, bétonnage, apports d’eau extérieure, affaissements des sols marécageux), il a fallu pour évacuer ces eaux étendre sans cesse les égouts et les drains, les reprendre en sous-œuvre plus profondément, les munir de pompes d’évacuation vers les tunnels, anciens et nouveaux (quatre en activité actuellement). Si bien que le système débite « normalement » 200 à 280 m3/seconde, dont 45 m3/s d’eau d’égouts, traitée en faible part. Si toutes les pompes s’arrêtaient, il suffirait, en saison des pluies, de quelques semaines pour inonder l’ensemble de l’agglomération. Une petite part de l’eau évacuée sert, après traitement, à alimenter un secteur d’irrigation (maraichage, luzerne), de plus de 100 km2.

tranchée ancienne (berges dégradées)
d’évacuation des eaux du bassin de Mexico

 

secteur d’irrigation (image satellitaire) utilisant
les eaux traitées issues du drainage du bassin
de Mexico à son débouché nord

Les ingénieurs hydrauliciens mexicains se sont emparés aussi des problèmes d’approvisionnement de l’agglomération en eau. Pendant un siècle (1850- 1950), la ville passait de 300 000 à 3 millions d’habitants et se contentait de pomper  (machines à vapeur puis électriques) dans sa nappe souterraine. Puis les ingénieurs ont su, grâce à la prospérité du continent américain pendant la seconde guerre mondiale, obtenir les moyens financiers pour importer du bassin voisin du Río Lerma des eaux pompées dans d’autres marécages, au moyen d’un tunnel de 14 km perçant la montagne, dix ans de travaux inaugurés en 1951, en un lieu symbolique (le parc de Chapultepec) pour lequel on

intérieur du temple de l’eau de Diego Rivera
entrée symbolique de l’eau du Lerma
vers la ville de Mexico

même monument, sortie symbolique de l’eau
vers la ville de Mexico

vue aérienne des quatre bassins de décantation distribuant
l’eau du Lerma vers la ville de Mexico; au premier plan la
statue de Tlaloc et le temple de l’eau

dans le temple de l’eau, Diego Rivera glorifie la déesse (indienne) de l’eau; à sa gauche, le couple de prolétaires qui reçoit le don de l’eau

construit un temple de l’Eau et un bassin pour lesquels on commande peintures murales et statue du dieu Tlaloc à Diego Rivera (1886-1957), peintre officiel de la Révolution mexicaine. Dès 1951, les ingénieurs prévoient trente ans de croissance urbaine rapide (en 1980 l’agglomération dépasse 14 millions d’habitants) et obtiennent d’importer depuis beaucoup plus loin les eaux prises dans les barrages à usage hydroélectrique des têtes du Temascaltepec (affluent du Río Balsas qui se déverse dans le Pacifique comme le Lerma). Le président de la République, qui procède à l’inauguration, écrit (en privé) que cet ouvrage, avec son second tunnel qui double celui de 1951, est une folie. Les ingénieurs, dès 1951, trente ans avant, avaient un argument imparable : puisque Los Angeles s’approvisionne en eau dans le Río Colorado, à 400 km de distance, pourquoi pas nous ?

 

dans le temple de l’eau, l’équipe de creusement du tunnel:
ouvriers (casqués), ingénieurs (cravatés…)

système de tuyaux de pompage ponctionnant l’eau du Cutzamala dans un barrage (hydroélectrique à l’origine) vers le plancher du Lerma

Depuis l’an 2000 deux crises sont survenues dans cette alimentation lointaine de la capitale de ce pays où en principe les eaux sont propriété fédérale. Le gouverneur de l’état fédéré qui enserre la capitale (ou District Fédéral) a su imposer au gouvernement fédéral une renégociation financière pour les dommages causés au Río Lerma, « possession » de cet état. Puis les communautés indigènes Mazahua, en fermant pendant quelques heures l’arrivée de l’eau du Temascaltepec dont elles se disent « propriétaires immémoriaux », ont obtenu des compensation financières pour le « don » qu’elles consentent à la capitale fédérale. Sur les 68m3/s que l’agglomération consomme, en 2010 (pour ses quelque 25 millions d’habitants), 9% provient du Lerma, 23% du Tepalcatepec, mais 68% est toujours pompé dans les nappes souterraines du bassin sur lequel repose la zone urbanisée. Ce qui continue à y provoquer des tassements du sous-sol, quelque 23m3/s étant cependant réinjectés dans ces nappes… faute d’égouts, et pour l’essentiel sans traitements.

 

Ce système hydraulique exceptionnellement puissant repose sur une sécurité technique que les ingénieurs ont su assurer, mais aussi sur une paix socio-politique : l’une et l’autre sont bien sûr fragiles. La croissance, maintenant lente, de cette population urbaine et les besoins de l’amélioration de sa consommation poussent à l’amplification de ce système fragile et couteux. L’alternative est connue mais elle suppose une mutation des modes de consommation : moindre consommation par les couches sociales aisées (acceptant des tarifs progressifs dissuasifs), stricte contrôle et rénovation de canalisation vieillies provoquant de lourdes pertes, systèmes d’égouts et de drainages pluviaux distincts, récupérant la totalité des eaux,  entretenus et débouchant sur des installations d’épuration dispersées et nombreuses avant réinjection dans les nappes. Le coût financier, mais aussi social, d’une telle mutation, est évidemment élevé.

ensemble des liaisons d’approvisionnement en eau de la mégapole depuis le Cutzamala et le Lerma

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