Associations et sociétés civiles au Maghreb

La face cachée des sociétés civiles au Maghreb, Emmanuel Matteudi, Fatima Chahid, Martin Péricard, préfaces de Tahar Benjelloun et Benjamin Stora, L’aube, Collection Bibliothèque des territoires, 235 p.

Ce collectif d’urbanistes, sociologues, juristes, a mené une enquête dans les trois pays du Maghreb sur le monde associatif. 250 personnes ont été « sollicitées », 71 structures associatives ont été approchées, pour suivre un monde complexe d’initiatives qui montrent comment les changements sociaux cheminent. Un projet ambitieux qui nous donne une masse d’informations forcément disparates.

La toile de fond est bien sûr donnée par les trois Etats autoritaires maghrébins, tous sortis du moule colonial français : bien peu de convergences dans leurs pratiques politiques ne sont décelables dans le livre en ce qui concerne leurs évolutions depuis les années 1960. Si bien que l’ambiance commune à ces sociétés n’est perceptible que de façon allusive.

Le livre s’appuie sur les « indices » qui permettent de voir ces sociétés civiles « cachées » : le monde des associations. Celles-ci sont toutes nées selon le modèle français de la liberté associative (mise en place en France en 1901). Sauf qu’en terre coloniale cette liberté était grande, « à la française », pour les colonisateurs, restreinte pour les colonisés. Cette restriction héritée est restée plus ou moins forte dans les trois pays : pour l’Etat- parti tunisien, ces restrictions s’inscrivent dans un cadre légal relativement stable. Les restrictions sont fortes aussi pour l’Etat- parti algérien, mais avec un beaucoup plus grand arbitraire, plus encore lorsque le régime autoritaire se fragmente et adapte des façades démocratiques. La monarchie marocaine a d’abord (1958) été très libérale pour les associations, puis très restrictive dans les décennies 1970 et 1980, pour s’ouvrir ensuite, avec un cadre légal le plus souvent assuré.

Le livre laisse de côté une autre « face cachée » des sociétés civiles maghrébines : qu’est devenu le tissu social « traditionnel », fortement mis à mal en Algérie par la colonisation française, mais beaucoup plus largement préservé en Tunisie, et parfois conforté ou à peine modifié dans le Maroc du protectorat ? Corporations de métiers urbains, tribus des sociétés rurales, qu’en reste-t-il, comment se sont-elles ré-insérées dans le tissu associatif moderne ? Les eaux, les terres (pour planter, labourer, pâturer, chasser, collecter) sont souvent d’usage collectif de fait, sans propriété individuelle ni main-mise de l’Etat : qui nous dira la pratique de la gestion de ces biens, entre lambeaux de tradition et modernité associative, parfois héritière d’épisodes « révolutionnaires » souvent éphémères et détournés par des « puissants qui « héritent » de biens vacants, particulièrement abondants en Algérie.

C’est essentiellement le chapitre 4, qui termine le livre (Alternatives citoyennes comme clé de lecture du changement), qui nous décrit la foule des associations rencontrées par les auteurs. Il est clair que le matériel récolté est particulièrement abondant pour le Maroc, à la fois parce que les espaces de libertés y sont variés et anciens et parce que les carences de l’action de l’Etat y ont été plus souvent comblées qu’en Tunisie ou Algérie par l’action associative. En Tunisie ce monde associatif plus restreint et plus tardif joue un rôle essentiel dans la re-création de l’Etat à la chute de Ben Ali. En Algérie le monde associatif est plus difficile à appréhender, parce qu’il s’est souvent développé sans cadre légal, et qu’il est bien plus mouvant depuis 2019. Les thématiques de ce monde associatif sont passées en revue : prise en charge des enfants d’âge pré-scolaire, formation professionnelle, entreprises sociales et solidaires, problèmes d’environnement (les déchets urbains sont souvent une urgence), problèmes de développement local, problèmes de droits humains (qui ne cessent de se poser, en particulier pour l’égalité femmes-hommes). Pour chaque association se pose toujours la question : qui sont les initiateurs, puissants ou non, quels sont les financements, quelles sont les relations avec le pouvoir politique, avec les « puissances » étrangères (Etats, Eglises, organismes internationaux, ONG). Un livre original par son ambition, qui peut décevoir par moment en raison de la dispersion de ses mises en perspectives et des faits qu’il décrit.

 

 

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