Algérie, 11 décembre 1960, naissance d’un pays indépendant ?

Dans la liste des célébrations de la naissance d’une Algérie indépendante, c’est une date aussi importante que aout 1955, moment où l’ALN (Armée de libération nationale) est devenue visible dans l’est algérien http://alger-mexico-tunis.fr/?p=18. Mais si l’on suit les sources citées par Guy Pervillé (Histoire iconoclaste de la guerre d’Algérie et de sa mémoire,Vendémiaire 2018, p. 283-296), on est loin d’une progression linéaire d’un mouvement national depuis 1954, date du début de ce que l’on a longtemps appelé en France « les événements d’Algérie » (et pas la guerre…). En aout 1960, Ferhat Abbas, président du premier gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) de 1958 à 1961conclut un rapport interne sans complaisance : « Si le peuple [algérien] n’est pas pour la France, il faudra en revanche être optimiste pour soutenir qu’il est de plus en plus pour le GPRA. L’infrastructure organique a été démantelée dans les centres urbains et est de plus en plus inexistante dans les montagnes ».

Du côté français, le 4 novembre 1960, De Gaulle réitère dans un discours son projet de politique algérienne d’autodétermination. Ce discours écrit a été « visé » par le premier ministre Michel Debré (partisan inébranlable d’une Algérie française), mais De Gaulle y rajoute au dernier moment la formule « … République algérienne, laquelle existera un jour, mais n’a jamais existé ! », ce qui inquiète très fortement les autorités françaises en Algérie et enflamme les milieux pieds noirs « Algérie française » à la protestation, voire à la révolte. Le 8 décembre, est publié le texte du referendum qui doit organiser  l’autodétermination, c’est à dire l’embryon d’un Etat algérien. Les 10/ 13 décembre, De Gaulle est en Algérie, évitant Alger et Oran où ceux qui vont constituer l’OAS le menacent de mort.

Les 10 et 11 décembre des manifestations de jeunes « musulmans » se déploient dans les quartiers populaires de Oran et Alger (sans doute aussi dans d’autres villes ?). Les sources et témoignages cités par Pervillé sont très variés : les plus intéressants sont les rapports des officiers de SAU (sections d’administration urbaine, l’équivalent des SAS qui quadrillent les zones rurales) : ils ont le samedi 10 décembre au matin « fait descendre dans la rue » leurs affiliés avec comme slogans « anti-OAS » « Vive De Gaulle et Vive Algérie algérienne ». Ces manifestations en quelques heures, entre le 10 au soir et le 11 décembre, se transforment sous l’initiative des cadres FLN présents en ville en manifestations pro-FLN ; celles-ci n’ont pas été « préparées » par ces cadre, les drapeaux ont été improvisés au dernier moment. Le commentaire de Mouloud Feraoun (dans son journal) « Les Arabes que personne n’a poussés, excédés seulement par les fanfaronnades des pieds noirs sortent pour crier leur exaspération… ». Un jeune manifestant du Clos Salembier dit à un journaliste « Non, le FLN n’y est pour rien. Nous en avons marre, c’est tout. Nous voulons notre indépendance. Nous voulons crier que nous en avons marre ». Comme si le projet d’indépendance « à la De Gaulle » avait pris comme drapeau un FLN exsangue, qui trouve alors sa légitimité.

Ces manifestations sont réprimées par l’armée, 104 tués autopsiés, 7 européens et 97 musulmans. La majorité tués par balles… de calibres que n’utilisaient pas les forces de l’ordre. C’est à partir de ce moment qu’on enregistre beaucoup de déménagements pour quitter des quartiers urbains « mixtes », où la peur s’installe.  En France toute la presse (et pas seulement celle de gauche) constate la « résurrection du nationalisme algérien »… et De Gaulle réactive les négociations avec le GPRA qui déboucheront seulement 15 mois plus tard sur le cessez le feu de mars 1962.

Après décembre 1960, la situation de l’ALN ne s’est sans doute pas améliorée par rapport à aout 1960 (jugement de Ferhat Abbas ci-dessus). Mais la diplomatie du FLN, principalement dans les pays de l’est européen mais aussi aux Etats-Unis, ou en Europe occidentale, a largement convaincu que l’indépendance algérienne était une nécessité urgente. Ce dont De Gaulle n’est vraiment convaincu que depuis décembre 1960. Cette diplomatie s’appuie sur un réseau financier alimenté en majorité par les cotisations des Algériens émigrés en France, plus nombreux à cotiser et avec des niveaux de revenu plus importants que les « musulmans » en Algérie.

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Abder nous a signalé l’article publié par Orient XXIsur cet événement : un article de Mathieu Rigouste, 8 décembre 2016, https://orientxxi.info/magazine/decembre-1960-quand-le-peuple-algerien-se-soulevait-contre-le-colonialisme,1613. C’est en même temps un appel à projet de recherche. Depuis il a mené des recherches qui sont publiées en 2020: Un Seul Héros le Peuple, La contre-insurrection mise en échec par les soulèvements algériens de décembre 1960, Premiers Matins de Novembre Éditions, 2020. Le N° de décembre 2020 du Monde diplomatique contient un article de Rigouste qui reprend en partie son texte de 2016 et cite son livre récent: de la lecture en perspective… En 2016, il nous dit que l’événement est aussi important que la « bataille d’Alger » en 1957. Il converge avec Pervillé pour dire que décembre 1960 a été peu étudié er minimisé, mais les interprétations des deux historiens divergent. Pervillé (si je résume) considère que le FLN n’est pas l’initiateur des manifestations. Rigouste nous présente « le peuple » comme acteur de l’événement et il annonce l’adhésion globale de ce peuple au FLN, malheureusement sans en donner beaucoup de preuves.

Il nous dit que le général de Gaulle voulait « promouvoir son projet néocolonial de « troisième voie », nommé « Algérie algérienne ». Calqué sur les modèles imposés dans les anciennes colonies françaises [d’Afrique au sud du Sahara], il consistait à placer au pouvoir une classe dirigeante inféodée à l’État français et chargée de mettre en œuvre une nouvelle forme de vassalisation économique ». Il nous dit « qu’éclatent, le 10 décembre, les premières révoltes et c’est là aussi que se forment les premiers cortèges de colonisés insurgés ». « En un après-midi, cette « flamme de Belcourt » s’étend aux quartiers populaires de la périphérie d’Alger puis, dans les jours qui suivent, elle gagne Constantine, Annaba, Sidi Bel Abbès, Chlef, Bône, Blida, Béjaïa, Tipasa, Tlemcen… » « Certains héritiers du FAF [futur OAS] affirment que ces rassemblements dérivent de tentatives de manipulation par les structures d’action psychologique (sections administratives urbaines, SAU), qui auraient mal tourné et se seraient transformées en flambée de « racisme anti-européen ». Des sources militaires, le FLN et des témoins civils confirment que quelques membres des sections administratives spécialisées (SAS) ont autorisé la formation des manifestations spontanées en croyant pouvoir leur imposer des slogans gaullistes comme « Pour l’Algérie algérienne et contre les ultras ». Les colonisés s’en sont parfois saisis pour contourner le dispositif, passer ses barrages et manifester contre le projet néocolonial et pour l’indépendance réelle comme dans la majorité des villes, où aucune SAU n’est intervenue. »

« Des réseaux plus ou moins formels de quelques dizaines de militants FLN avaient bien commencé à se reformer dans les grandes villes. Et selon l’historien algérien Daho Djerbal, jamais le FLN n’a « abandonné le principe de maintien d’une organisation du peuple ». Les réseaux de militants ne constituaient toutefois rien d’équivalent à cette organisation structurée et hiérarchisée qu’était la ZAA [zone autonome d’Alger]. On observe plutôt la participation de militants de base à des formes collectives et autonomes d’organisation populaire. Tandis que quelques « militants d’appareils », beaucoup moins nombreux, tenteront d’encadrer des manifestations, notamment en orientant les slogans pour que les cortèges refusent le mot d’ordre « Algérie algérienne » — qui pouvait passer pour un soutien au projet néocolonial gaulliste — et pour qu’apparaissent des banderoles, des écritures et des slogans pour « l’Algérie musulmane ».

« Dans de nombreuses villes fleurissent des slogans exigeant des « négociations avec le FLN », « Abbas4 au pouvoir » ou « Vive le GPRA » qui ont fortement marqué les observateurs internationaux jusqu’aux débats à l’ONU »

« Les Algériennes ont été en première ligne des manifestations, elles ont aussi porté toute une part invisible de l’auto-organisation des soulèvements. Les enterrements des martyrs, qui permettaient de faire partir de nouvelles manifestations après les mises en terre, étaient aussi organisés principalement par des femmes. Dans le même temps, des centres de soins étaient installés dans des appartements ou des mosquées, avec des médecins et des infirmières algériens. Des cantines de rue permettaient à tous de manger dans les quartiers bouclés. Les journalistes français et étrangers, nombreux ces jours-là, étaient approchés par des adolescents, voire par des enfants, puis emmenés dans ce qu’ils ont décrit comme des « QG du FLN » où on livrait un point de vue indépendantiste sur les manifestations en cours. »

Celles et ceux qui avaient 10 ans en 1960 ont maintenant 70 ans : il est encore temps de les interroger sur leurs souvenirs et de recueillir leur témoignage : qui cotisait et qui fabriquait des drapeaux ?

 

 

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