Souf, Algérie 1960: dans la guerre

1960 : retour dans le Souf en guerre, sept ans après.

couverture du livre dont est tiré le texte sur les Rebaia

couverture du livre dont est tiré le texte sur les Rebaia

Devenu professeur d’histoire et géographie en lycée à Casablanca en 1958, j’ai eu la chance d’y assurer le secrétariat d’une publication collective organisée par Robert Capot-Rey, directeur de l’Institut d’Etudes Sahariennes à l’Université d’Alger. C’est grâce à un contrat de l’UNESCO que ce travail collectif a été réalisé entre 1960 et 1962. Pour mettre à jour mes informations sur le Souf, j’y ai fait un court séjour au printemps 1960. Comme l’administrateur Jean Chalumeau m’avait ouvert ses portes en 1953, son successeur (Luce Catineau) m’a accueilli pour cette nouvelle visite, où je cherchais à évaluer les changements intervenus : boom financier lié à la fois à la toute nouvelle industrie pétrolière et gazière (l’Algérie continue à en vivre un demi-siècle plus tard) et à une guerre civile à cause de laquelle le gouvernement français déployait un effort financier considérable, tant en infrastructures (transports, bâtiments publics) qu’en encadrement administratif (multiplication de nouvelles communes) ou en actions scolaires et sanitaires, ou bien évidemment plus encore en implantations militaires. Puisque le contrat de l’UNESCO portait sur l’évolution du nomadisme au Sahara, j’ai insisté sur la situation de la « tribu » nomade la plus importante, les Rebaia. Mais le bilan socio-économique du Souf dans son ensemble valait aussi d’être décrit.

 

Dans ce contexte de la phase presque finale de la guerre d’Algérie, tout travail « de terrain » était impossible, même dans une région où les implantations de l’ALN étaient très limitées et où l’interdiction de pâturer semble n’avoir atteint que le nord du Souf, en contact avec l’Aurès et les Nemencha. C’est à la charnière des années 1960 et 1961 que le Sahara est l’enjeu principal dans les négociations entre FLN et gouvernement français : celui-ci essaie encore de maintenir une Organisation Commune des Régions Sahariennes (OCRS) qui regrouperait les Etats riverains du Sahara en cours de formation, sous tutelle française. Savoir si les Territoires du Sud, devenus Départements sahariens, au sein de l’Algérie française, vont ou non devenir partie intégrante de la République algérienne que chacun voit se profiler, tel est l’enjeu auquel font allusion les textes ci-dessous.

 

Transformations actuelles DES REBAIA, semi NOMADES DU SOUF[1]

Dans les départements sahariens, les Rebaia sont sans doute ceux des nomades qui étaient restés le plus en marge du monde moderne, avec les Reguibat. La société s’était peu transformée, car sa base économique restait stable: le semi-nomadisme étant ancien, l’extension des palmeraies et le brassage subséquent du peuplement n’avaient pas bouleversé le rythme traditionnel. En un sens les Rebaia n’ont pas été sédentarisés justement parce qu’ils étaient semi-nomades. Le déclin du commerce saharien a dû les atteindre moins que des Guettatia ou des Chaamba du Souf, qui comptaient plus de marchands d’esclaves riches et bien organisés[2]; ceux-ci ont subi une perte grave quand s’est tarie la traite depuis Ghadamès. Au contraire, les bergers rebaia restaient assez à l’écart du grand commerce et des vastes intrigues politiques. Ainsi n’ont-ils guère été appauvris. Seule la guerre récente ne les a pas laissés en marge des bouleversements.

L’évolution est beaucoup plus ancienne pour les autres groupes semi-nomades du Souf, depuis longtemps en contact avec le monde moderne. A Reguiba et à Magrane comme à El Oued, les Trouds se sont fixés peu à peu, depuis une ou deux générations au moins, devenant cultivateurs ou commerçants; ils émigrent temporairement vers la Tunisie ou le Tell constantinois. Dans ces secteurs, les Rebaia sont restés à part, malgré leur juxtaposition aux autres groupes. Depuis peu leur intégration à la vie locale est en cours, en vertu de la réforme communale. En revanche, Amiche était resté beaucoup plus isolé, aussi bien pour les Rebaia que pour les autres. C’est donc pour l’ensemble de la population de cette région que la lente évolution antérieure s’est brusquement accélérée.

Politiquement la transformation n’est donc pas la même partout. Dans les secteurs nord-ouest et nord-est, des communes ont été créées, qui englobent toute la population d’un groupe de hameaux et de villages et les Rebaia sont représentés proportionnellement à leur nombre dans le conseil municipal. En tout cas les tribus sont ainsi démembrées pour l’ensemble des Rebaia du Nord. De plus, la guerre a particulièrement atteint ces régions (nord du Souf ou pâturages en direction des Nememcha). La situation traditionnelle reste mieux préservée à Amiche où s’est créée une commune nomade des Rebaia du Sud; un conseil municipal unit des jeunes à la jemaa traditionnelle et la représentation de chaque sous-groupe est respectée.

L’essor démographique semble un événement récent chez les Rebaia. A cet égard les semi-nomades diffèrent peu des sédentaires. Cependant, chez ceux-là, la proportion de jeunes est légèrement inférieure à celle des sédentaires: même si elle a diminué, la mortalité infantile doit rester plus élevée chez les nomades. De plus, le mariage tardif des jeunes gens utilisés comme bergers par leurs familles est une raison probable[3].

Depuis peu de temps l’émigration atteint, encore modestement, la population nomade. Le passage de la vie de berger à celle de salarié moderne se fait directement dans certains cas et là réside la nouveauté. Néanmoins, l’importance de l’émigration est bien proportionnelle à la sédentarisation des groupes d’Amiche: Trouds en tête puis, plus modestement, Ouled Ahmed et bien peu de Rebaia. A Reguiba. l’émigration est bien plus importante.

La possibilité de quitter la vie de berger s’ouvre de plus en plus largement à tous, anciens esclaves ou fils de propriétaires de troupeau. Le nomade est mieux préparé en fait à certains emplois au Sahara: ainsi trouve-t-on 106 salariés rebaia dans les entreprises du Sahara[4], contre 22 en France et 5 travaillant aux ponts et chaussées. L’adaptation aux dures conditions du Sahara se trouve ainsi valorisée. Un autre emploi lucratif – depuis longtemps pratiqué par les Chaamba – est l’engagement militaire dans les méharistes : 250 Rebaia en profitent, alors qu’il n’y en avait presque pas voici quatre ans [rien ne permet de dire s’ils ont été considérés comme « harkis » en 1962].

Ainsi, la guerre elle-même, qui a décuplé les effectifs militaires locaux, profite directement aux nomades de l’Erg. Les incidents locaux sur la frontière tunisienne fermée à la contrebande autorisent parfois de fructueuses indemnités quand sont atteints les troupeaux dont, nous le savons, les pâturages sont à cheval sur deux pays.

Enfin, des besoins naissent des récents contacts avec la vie moderne. Pour des gens d’un niveau de vie très bas, les transformations de l’alimentation et même du vêtement restent très limitées. Ce sont surtout des dépenses de luxe qui attirent: les maisons se sont multipliées partout, la radio pénètre au moins sous les tentes du Nord et surtout au village, même à Amiche. En quelques années, l’horizon des nomades peut s’élargir.

Conclusion

Caractères originaux

Le semi-nomadisme des Rebaia apparaît particulièrement stable jusqu’à maintenant. Si l’on cherche quelles bases ont permis cette stabilité durable, deux aspects semblent essentiels : les formes de l’agriculture du Souf et l’homogénéité d’un groupe comportant peu d’inégalités sociales. En dehors de la récolte d’automne, pôle classique du semi-nomadisme, la culture n’est pas contraignante à date fixe. Les modes d’association avec les groupes sédentarisés facilitent les travaux délicats à date exacte, tels que la fécondation des palmiers. On peut penser que l’accroissement des cultures pour les Rebaia, la sédentarisation pour les Trouds ont pu se faire sans choc brutal, la culture étant connue depuis longtemps. Un problème reste cependant: après 1947, par exemple, les troupeaux rebaia se sont reconstitués peu à peu, alors que des Ouled Ahmed cessaient toute vie nomade. La chose s’est produite en d’autres occasions, depuis 50 ans, pour les Trouds. La vitalité plus grande du nomadisme chez les Rebaia serait donc à expliquer. Elle réside peut-être dans le fait qu’il s’agit d’un groupe nomade très cohérent et assez nombreux arrivé récemment au Souf.

La simplicité du groupe social, assez égalitaire, est un autre élément de stabilité. Les 14 tribus rebaia se ressemblent, formées d’éleveurs qui n’ont jamais eu de rôle important dans le grand commerce ni dans la vie politique du Sahara : ni richesse ni pouvoir ne sont nés chez des gens chassés, en somme, vers la zone refuge de l’Erg oriental. Pour les Rebaia, le nomadisme consistait presque uniquement en élevage : il a pu rester intact tant qu’il n’a pas été concurrencé par des ressources plus lucratives au Sahara même.

Possibilités d’avenir

La sédentarisation agricole au Souf n’apportait pas d’amélioration du niveau de vie, étant donné le coût humain de la culture locale du palmier; au plus pouvait-on attendre de la culture plus de sécurité que de l’élevage. Ainsi peut-on dire que ce sont les nomades en surnombre qui se sont sédentarisés, même si la coupure des groupes reste à expliquer — Rebaia restés nomades, Trouds largement sédentarisés. Si le groupe sédentaire s’était proportionnellement accru depuis trois quarts de siècle, la vie pastorale demeurait solide. La concurrence de l’économie moderne semble actuellement beaucoup plus redoutable. Jusqu’à nouvel ordre, l’élevage nomade reste limité comme ressource et les salaires des bergers ne peuvent s’élever beaucoup. En regard, l’armée ou les compagnies pétrolières proposent des salaires considérables pour le pays. Il faut donc prévoir des difficultés pour un élevage qui ne peut déjà plus recruter de bergers salariés aux conditions habituelles.

L’agriculture du Souf a apporté des solutions partielles. La datte d’exportation reste rentable malgré la hausse des salaires ruraux, mais, surtout, l’homme fait vivre sa palmeraie grâce à d’autres ressources. La culture du palmier est rarement un moyen d’existence exclusif et des cultures annuelles plus rentables se sont développées. Au contraire, il est plus difficile de savoir comment l’élevage peut rester rentable. L’aisance générale a multiplié la consommation de viande au Souf, qui devient importateur. Les prix sont certainement favorables aux éleveurs, ce qui facilite le maintien du troupeau. Celui-ci peut rester, associé au ramassage du bois, un élément appréciable parmi d’autres ressources pour une famille d’éleveurs qui disposerait en même temps d’un salaire et d’un revenu agricole.

Mais un élevage devenu ressource secondaire résisterait-il à l’une des catastrophes périodiques qui l’atteignent, sécheresse ou vent de printemps ? Dans le but de créer des réserves fourragères, l’idée d’un forage artésien à Bir Jedid[5] a été émise et reste discutée; sa réussite dépendrait d’une gestion souple et rentable. Si des prêts de fourrage en année difficile ne sont pas compensés les années favorables par des remboursements puis par des investissements en réserves fourragères de la part des nomades, on tombe dans l’assistance pure et simple. Il faudrait en même temps des moyens de distribution s’étendant à de vastes régions de circulation particulièrement difficile.

 

 

 

 RESSOURCES ET VIE  DE  RELATION DU SAHARA : L’EXEMPLE  DU SOUF[6]

Depuis cinq ou six ans l’évolution sociale du Souf a sans doute été une des plus rapides du Sahara Est-algérien. En effet ce pays était archaïque — sinon replié sur lui-même — et le niveau de vie de ses 100 000 hab. était particulièrement bas. On pourrait dire que les bouleversements sont circonstanciels, liés au conflit algérien. Mais ici comme ailleurs cette conjoncture devient permanence et en fin de compte il y a installation dans les bouleversements ; l’équilibre ancien est définitivement détruit.

Le fait majeur est le flot de capitaux surtout publics qui se déverse sur l’Algérie et l’O.C.R.S. Plus exactement cet apport financier concerne la plus grande partie de l’O.C.R.S. et des secteurs étroits de l’Algérie, surtout les villes du Tell. Même si c’est une partie limitée du pays et de la population qui connaît cet aspect des bouleversements, la situation de l’ensemble de l’Algérie en est transformée. Quand certains proposent que des régions privilégiées soient séparées de l’ensemble, il peut être utile de montrer à quel point une région saharienne a pu devenir algérienne.

L’étude est centrée sur les revenus et la vie de relation dans le Souf : en un sens le salaire et la route sont à la base des bouleversements, bien entendu dans un contexte politique exceptionnel et de longue durée[7] [ la guerre a commencé depuis six ans lors de cet écrit].

Dans les évaluations des ressources et des dépenses du Souf[8], certains éléments méritent défiance et discussion, même sans tenir compte de la valeur plus ou moins exacte des chiffres. En premier lieu, l’augmentation des chiffres absolus est imputable pour un tiers sans doute à la hausse des prix et des salaires modernes dans l’économie globale de la France et de l’Algérie. D’autre part le poste des importations est toujours très incomplet à cause de sa variété ; d’ailleurs il s’est qualitativement transformé de fond en comble.

C’est l’évolution des exportations et des ressources non commerciales qui nous donne la clef des bouleversements. Des tendances existaient déjà, mais l’ensemble a littéralement basculé. Tout d’abord la consommation des produits locaux, restée stable en gros, passe de plus de la moitié à moins du tiers du revenu global : la dépendance du Souf a augmenté dans ces proportions. Ensuite les rentrées d’argent qui provenaient pour plus de 4/7 des exportations, n’en proviennent plus que pour moins du tiers (ce poste a été multiplié par 2,2 tandis que les rentrées d’argent non commerciales qui couvrent le reste se sont multipliées par 5,5). C’est la non-rentabilité du Souf qui s’accroît dans ces proportions, pour des besoins considérablement accrus bien entendu. Enfin le produit de l’émigration est multiplié par 4,2, tandis que les salaires publics, surtout militaires se sont multipliés par 7 ; ainsi l’émigration qui comptait pour presque 2/3 des rentrées non commerciales, compte actuellement pour un peu plus de la moitié. C’est du contexte directement politique dont dépend de façon accrue le pays, car ce développement du secteur public n’est compensé que pour moins du dixième par les rentrées fiscales

 

Bilan de l’économie du Souf(en millions de francs “anciens”).  1953 1959
autoconsommation
Dattes ghars 750 600
viande 100 240
total 850 840
importation
céréales 350 591
carburant 0 30
viande sur pied 0 104
huile, thé, tissus, sucre 80 320
total 405 1045
exportation
dattes ghars 35 6
tabac 59 140
Dattes deglet-nour 200 600
artisanat 25 4
total 319 750
déficit théorique 86 295
rentrées non commerciales
contrebande thé 15 0
salaires armée 31 400
salaires administration 50 330
émigration 180 784
[dont Tunisie] 90 180
[dont France] 0 485
[dont Algérie/ Sahara] 90 120
total non commercial 270 1515

 

 

Comment n’être pas frappé par le caractère typiquement algérien qu’a pris en sept ans l’économie d’un pays encore récemment archaïque ? La disparition de l’isolement, le recours à l’extérieur faute de ressources locales et enfin l’assistance pure et simple sont le fait de certains secteurs de l’Algérie qui prennent une étrange figure de prospérité et de déséquilibre ; mais certains traits sont bien sahariens ici : la faiblesse relative de la masse de population ainsi que la profondeur du dénuement dans l’archaïsme au cours de la précédente décade, tout ceci a fait que la masse financière déversée sur le Souf a accru exceptionnellement vite les ressources d’une société exceptionnellement pauvre.

Les bouleversements apportés ont sans doute été plus brutaux qu’ailleurs, car le conservatisme était ici plus fort qu’ailleurs au Sahara constantinois.

 

PÉNÉTRATION   ADMINISTRATIVE   ET   SCOLAIRE[9]

Les bouleversements administratifs ont consisté avant tout en une prodigieuse mise en fiche d’une société jusque-là mal connue et considérée comme sous-administrée. Le recensement de plus en plus précis a embrassé tous les éléments chiffrables, permettant un progrès considérable de la connaissance des hommes ; connaissance exacte sinon profonde. Les détails des attaches familiales et tribales, de la répartition locale, de la propriété foncière, de la composition démographique, de l’activité professionnelle, des rythmes de nomadisme et de migration, tout ceci est apparu clairement, là où l’on devait se contenter de sondages et d’évaluations auparavant. Mais c’est une réalité de plus en plus contrôlée et codifiée qui apparaît. Le nomadisme est mieux connu dès qu’il est surveillé, donc entravé. Il en est de même pour les migrations. La connaissance des équilibres des tribus, mouvants et fragiles, aboutit nécessairement à des solutions définitives et tranchées, cristallisées par l’état civil, qui n’admettra plus les nuances et les faux fuyants de l’adoption et de l’emboîtement des noms de groupe.

Depuis quatre ans a été mis en place un découpage administratif à base locale, supprimant le pouvoir des chefs de « tribus » sans éliminer d’ailleurs souvent les hommes qui ont été réintroduits dans le nouveau système. Celui-ci prend acte de la très large sédentarisation des vieux groupes tribaux, crée des communes aussi bien là où des villages anciens guidaient la réforme, que là où l’émiettement des hameaux de nouveaux sédentaires rendait la chose plus difficile. C’était s’adapter à la nouvelle configuration du peuplement, mais peut-être en y plaquant une suradministration. Car il y a mise en place de méthodes calquées sur celles de la France, coûteuses au-delà des possibilités locales et vivant donc de fonds extérieurs, dont la gestion échappe à la commune. Celle-ci apparaît plus comme un rouage administratif, mieux adapté sans doute, que comme un foyer créateur d’initiatives autonomes. Créations d’écoles, de bâtiments publics ou même frais courants peuvent être comptés largement, mais par recours constant au pouvoir central dont on dépend. De plus dans la plupart des cas les «Centres d’Administration Saharienne » [ailleurs en Algérie le terme de SAS se lit Section Administrative Spécialisée] établissent des doubles commandes à côté des communes.

La mesure de francisation la plus importante est sûrement la multiplication des écoles. Il est impressionnant de savoir que dans le Souf quelque 600 élèves allaient à l’école vers 1946 et qu’en 1960 à peu près 4 000 y vont. Cet effort considérable apparaît directement lié à des conditions extérieures au pays, politiques surtout ; une première étape rapide a été franchie dans l’atmosphère de la Libération et du statut de l’Algérie (1946-1950) ; la seconde, plus rapide, date des cinq dernières années, l’abondance des crédits mesurant en somme l’intensité des crises.

Cet effort n’est d’ailleurs pas particulier au Souf ; en cinq ans, 59 classes ont été construites dans l’Oued Rhir[10] contre 27 ici, pour des populations comparables. Quoi qu’il en soit, les résultats sont supérieurs à la moyenne du Sahara algérien car plus du cinquième des enfants est scolarisé.

La scolarité est dans l’ensemble calquée sur celle de la France ; le point central est l’usage exclusif du français comme langue scolaire. Cependant dans le détail certains aménagements veulent éviter que l’élève ne connaisse qu’autrui et non son propre milieu : l’enseignement de l’histoire et de la géographie porte pour moitié sur l’Algérie. Le bagage de l’élève fait en somme de l’école un apprentissage de l’émigration ; toutes les connaissances, mais avant tout celle du français, orientent soit vers des emplois administratifs limités soit vers l’extérieur.

Le métier idéal que se proposent les enfants[11] est bien soit l’émigration vers la France, soit la recherche des salaires proposés sur les chantiers pétroliers de Hassi Messaoud ou d’ailleurs, cette dernière possibilité devant rester nécessairement limitée après la phase de recherches et de forages.

Au total la langue française est un outil moderne, mais non pas neutre : c’est le véhicule d’une culture étrangère au pays, dont l’emprise est formidable. Le remplacement du cheikh avec sa rudimentaire comptabilité en arabe par le secrétaire de mairie, ancien élève, l’école, moyen d’accéder aux hauts salaires de France ou du pétrole saharien, tout ceci est puissamment novateur, mais implique une option culturelle et politique que le bilan économique du Souf laissait déjà apparaître.

BOULEVERSEMENTS DES RESSOURCES

En présentant le bilan économique du Souf en 1953 et en 1959, nous avons insisté sur l’importance de plus en plus grande des rentrées d’argent non commerciales, dépendant étroitement de l’assistance de l’état et de la conjoncture politique. Il nous faut essayer de voir comment la vie de la collectivité est atteinte dans le détail par ces bouleversements. L’arrivée de capitaux, finalement distribués sous forme de salaires et l’envoi de fonds par les émigrés sont, au moins à leur échelle actuelle, des événements totalement neufs. Au contraire la vie rurale dont dépend encore pour moitié la vie économique[12] du Souf relève de l’adaptation et du réaménagement de très vieilles habitudes de travail. La cohésion de ce milieu et ses capacités de transformation sont considérables[13].

Transformation de la culture du palmier, adaptation on modernisation radicale?— La culture traditionnelle se fait sans irrigation («en bour»), les palmiers sont plantés dans des creux ou entonnoirs (ghouts) ce qui permet aux racines d’atteindre directement la nappe phréatique. Sans qu’on puisse s’en étonner, au contraire, cette technique resté intacte. Les plantations, s’étendent assez peu actuellement : c’est plutôt dans les jardins existant que les arbres ont été multipliés. La transformation essentielle est l’importance croissante des espèces destinées à l’exportation (deglet nour) par rapport aux espèces de consommation locale (ghars essentiellement). Cette adaptation déjà ancienne s’est accélérée. En 1953 la proportion globale de deglet atteignait 12 p. 100 selon les impositions et l’on en trouvait près de 30 p. 100 dans un jardin assez ancien de Tiksebt, plus de 30 p. 100 dans un jardin plus récent de Kouinine. Le mouvement aboutit en 1958-59, d’après un levé cadastral détaillé, à une proportion globale de 23 p. 100 des arbres et de 34 p. 100 des jeunes arbres. La plupart des plantations actuelles concernent la datte d’exportation, comme l’indique le commerce des rejets à plantée (hachane).

Cette réorientation certaine comporte des exceptions : des centres de culture anciens, où l’on ne plante plus, gardent une production traditionnelle ; on y trouve peu d’arbres jeunes et peu de Déglet-Nour[14]. Mais l’importance des dattes de consommation locale subsiste aussi dans les régions occupées par les semi-nomades. Ces plantations datent souvent de moins de trente ans, mais leurs propriétaires ont vu en elles de façon persistante une ressource alimentaire complémentaire de leur troupeau, sans être tentés par une spéculation commerciale[15]. Au total la production de dattes Ghars a dû diminuer légèrement, comme le nombre d’arbres de cette espèce[16] tandis que la production de Déglet-Nour a certainement augmenté, en poids comme en valeur.
Ce sont les conditions d’emploi de la main-d’œuvre qui ont été le plusrapidement bouleversées en quelques années. Le manœuvre creusant et transportant les déblais pour la plantation des arbres recevait vers 1953 un salaire quotidien de 100 F. Dans ces conditions une partie importante du travail était faite à dos d’homme. Actuellement les salaires des mêmes manœuvres montent à 1 000 F par jour, plus un casse-croûte comme autrefois. On accroît toujours maintenant le rendement de l’homme, en lui confiant un âne ou un mulet. Celui-ci qui était une bête de luxe devient de plus en plus courant[17].

La valorisation du travail humain s’est réalisée brusquement en partant de très bas, grâce à la concurrence des emplois non agricoles. Dans ces conditions nouvelles, seule la culture des Deglet-Nour serait rentable, mais cet aspect comptable n’est certainement pas perçu par l’ensemble des cultivateurs. A cette adaptation massive qui concerne une palmeraie totale de 503 000 palmiers — et la totalité de la population du Souf — s’oppose la tentative de création totalement nouvelle de culture irriguée par la CAPE R ; si la plantation réalisée s’élève à 9 000 palmiers, certains projets ont pour but de décupler ce chiffre comme nous le verrons.

Plus apte à suivre les bonds de la conjoncture commerciale, la culture du tabac s’est elle aussi développée. La production est passée de 2000 à 4000 q en sept ans, tandis que les prix montaient, assez peu compte tenu de la disparition des ventes de contrebande très rémunératrices autrefois[18]. Bien adaptée au commerce moderne, cette culture est un élément de stabilité rurale dans la région de Guemar.

Une tentative de modernisation radicale des cultures apparaît avec les réalisations de la CAPER[19]. La découverte d’eau artésienne dans le Souf même, après d’autres forages réussis mais trop éloignés pour avoir un intérêt agricole notable[20], permet bien des espoirs. Un forage réalisé à Hobba donne un débit permettant la plantation de 25 000 palmiers, en comptant la réutilisation partielle des eaux de drainage, car celui-ci s’avère indispensable. Actuellement 9000 palmiers sont en terre. L’eau abondante rejoint la nappe phréatique. Le niveau de celle-ci, qui s’était abaissé à 4 m depuis les plantations en «bour » dans la région a remonté à 80 cm du sol et même affleure par endroit. Si l’on veut éviter la destruction des plantations traditionnelles il faut obtenir un rabattement par drainage jusqu’à 1,80 m ; ce sont les Deglet-Nour qui souffrent le plus du niveau trop élevé de l’eau. La mise au point du drainage se poursuit.

Les lots distribués sont d’une centaine d’arbres dont 60 % de Deglet-Nour. Leurs attributaires reçoivent en outre un salaire mensuel de 10000 F pendant sept ans, puis ils rembourseront à l’état 70000 F par an quand le jardin arrivera en production, jusqu’à un total d’un million. Outre des expériences de cultures nouvelles, chaque cultivateur est tenu à certaines cultures annuelles de tabac, orge, tomates. La principale difficulté provient du manque de capitaux des bénéficiaires : ceux-ci sont d’anciens proprié­taires de 10 à 15 arbres[21]. Les 10 000 F mensuels apparaissent plus comme un salaire de subsistance que comme une avance de fonds pour l’aménagement du jardin.

Quoi qu’il en soit de la faible marge laissée à l’initiative paysanne dans cette réalisation, on admet que la moitié du capital est donnée par l’État, l’autre remboursée[22]. La formule est coûteuse sans doute ; mais surtout elleconcentre le progrès technique sur une centaine de familles actuellement[23]. Des réalisations analogues sont envisagées à Debila, à Hassi Khalifa et à Amiche[24], ce qui ferait une palmeraie totale de 100000 arbres, soit un cinquième de la palmeraie traditionnelle. Ce serait un appoint sérieux, mais en quelque sorte porté à bout de bras par l’État pendant une bonne dizained’années[25].

LES EMIGRANTS : ALGÉRIENS EN FRANCE[26]

L’on peut évaluer que les entrées d’argent envoyé par les émigrés ont plus que quadruplé, d’après le montant des mandats payés dans les bureaux de poste du Souf[27]. L’augmentation est générale, y compris pour les mandats provenant de la Tunisie. L’émigration vers la France, presque inexistante en 1953, est devenue massive et représente actuellement plus de la moitié des rentrées d’argent : les mandats sont de l’ordre de 10 000 F et l’on évalue que l’homme qui rentre apporte avec lui pour 50 000 F d’économies. Les gens vont avant tout vers la région parisienne, mais aussi dans la vallée du Rhône, autour de Lyon et dans le Bas-Dauphiné, ainsi que dans la région de Strasbourg. La Tunisie a gardé de l’importance, puisque les mouvement de fonds ont augmentés, malgré la fermeture presque complète de la frontière actuellement. C’est là que de tout temps des gens se fixaient en plus grand nombre ; ce caractère ne peut que s’accentuer. Les villes de l’Algérie gardent comme auparavant un rôle secondaire. [C'est l'époque de la migration dont témoigne le récit d'un originaire de Guemar: Brahim Benaïcha, Vivre au paradis, Paris, Desclée de Brouwer, 1992 [film 1999 ou 97, existe en DVD]

L’émigration est de plus en plus une ressource pour des centres restés longtemps repliés sur eux-mêmes et vivant de la culture et de l’élevage nomade. Reguiba a vu doubler le chiffre des partants entre 1956 et 1958 ; il a baissé l’année suivante à la suite de la multiplication des contrôles administratifs en France même. Les faits sont analogues à Amiche, où les salaires des usines de France remplacent ceux des mines de phosphate tunisiennes.

Ces centres, surtout celui d’Amiche envoient aussi des travailleurs vers les chantiers de Hassi Messaoud. Si le prestige du pétrole est très marqué, ce n’est qu’à peine 1/10 des partants qui est absorbé par ce secteur.

L’émigration vers la France a une conséquence évidente : l’effondrement du particularisme local. Ceux qui étaient Soufis en Algérie ou en Tunisie deviennent Algériens en France. Ils apparaissaient différents des autres Nord-Africains aux yeux de ceux-ci comme d’eux-mêmes[28] En France ils sont maintenant Algériens, différence majeure[29] qui efface les nuances et leurs contacts avec les organisations d’Algériens sont nombreux.

INVESTISSEMENTS OU ASSISTANCE FINANCIÈRE

Les sociétés pétrolières, l’administration et l’armée déversent un flot de salaires sur le Souf comme sur les régions semblables du Sahara. Si l’argent dont disposent les pétroliers est l’objet d’un respect particulier, c’est moins ici par sa masse totale que par le caractère fabuleux de certains salaires précis[30]. L’administration paye globalement une somme de l’ordre de 330 millions[31] et l’armée quelque 400 millions[32]. Au niveau où nous nous plaçons l’ensemble de ces sommes est distribué sous forme de salaires. Mais si la consommation est également stimulée par l’ensemble de ces ressources, il n’y a création de richesse et donc investissement que dans certains cas.

La qualification d’investissement est évidemment légitime pour la prospection et les installations pétrolières. D’autre part une partie des dépenses de l’administration est créatrice de richesses pour le pays. Constructions scolaires et hospitalières, équipement des transports et forages des nappes d’eau sont dans ce cas. C’est d’ailleurs avant tout la circulation et le commerce qui sont stimulés. Par ailleurs une partie plus ou moins importante des bâtiments nouveaux révèle la lourdeur de l’appareil administratif moderne évoqué plus haut[33]. Enfin les dépenses d’assistance et les soldes de l’armée accroissent simplement la consommation, surtout ces dernières. Elles sont le résultat de la conjoncture politique[34].

Ce phénomène semble avoir des effets bien plus explosifs que dans leTell algérien, car la main-d’œuvre disponible est ici très limitée et vite  employée en totalité. Les salaires, partis de très bas, ont d’autant plus augmenté. La rentabilité de l’agriculture traditionnelle est menacée tandis que les bergers nomades deviennent introuvables et que le prix du bois local, ramassé par les nomades, passe de 400 à 1 500 F la charge de 2 q environen quelques années[35].

Ainsi la production locale toute entière a été transformée par l’afflux de plus en plus massif de fonds extérieurs, gain des émigrés ou manne plus ou moins circonstantielle de l’état. La consommation locale et le commerce en ont été stimulés de façon explosive.

COMMERCE ET VIE DE RELATION

réseaux commerciaux au Souf en 1960

réseaux commerciaux au Souf en 1960

Consommation. — La consommation du pays s’est accrue de façon massive ; elle aurait triplé en sept ans, sans qu’il soit facile de préciser[36]. On a vu sur quelles ressources fragiles elle repose : aisance remarquable bien sûr, mais fort instable en même temps. Le maintien d’une franchise douanière pour la région facilite par ailleurs les importations à bas prix.

Les dépenses traditionnelles ont augmenté : les achats de céréales ont presque doublé, de plus en plus sous forme de farines et de semoules. L’ensemble provient du commerce de gros, car les caravanes des Nememcha ont cessé[37] [ces montagnes à forte implantation de l’ALN ont été systématiquement isolées]. De plus le pays importe maintenant du bétail[38]. Dans l’ensemble l’alimentation s’est améliorée sans se transformer beaucoup. L’usage des conserves s’accroît cependant. La construction de maisons absorbe aussi une part des revenus. L’habitation reste modeste, traditionnelle par son plan et son mode de construction ; si bien que c’est surtout chez les semi-nomades que la maison apparaît comme une nouveauté et un luxe : elle n’est du reste souvent pas habitée pendant le séjour d’automne à la palmeraie [où l’on continue à habiter sous la tente].

Ce sont les dépenses nouvelles qui sont les plus importantes. Elles concernent les salariés, mais aussi un cercle de parents proches. On est frappé par la variété des produits dont le besoin se fait brusquement sentir par comparaison avec la monotonie des achats traditionnels[39]. Le vêtement nouveau, de type moderne, s’est imposé à tous les salariés, employés surtout. Au contraire le développement du « luxe oriental » dans le costume de fête des filles est remarquable[40]. Les aspects les plus neufs sont évidemment les achats de radios ; par les militaires méharistes elles pénètrent sous les tentes nomades; puis les réfrigérateurs de certains employés sont des objets de prestige autant que de confort. Ainsi apparaît surtout un luxe destiné à affirmer le rang social[41].

Réseau de relation. — La voie ferrée — Decauville — a été remplacée par des routes goudronnées. Des pistes carossables relient presque tous les centres : on passe ainsi partout de l’âne à l’auto. Les véhicules immatriculés au Souf s’élève à 300 voitures légères, 109 camions, 5 ou 6 cars. Quand la piste prédominait sur la route goudronnée, les camions étaient plus nombreux que les autos. Les liaisons sont quotidiennes entre El Oued d’une part et Biskra, Hassi Khalifa, Magrane d’autre part ; des taxis font le complément.

Le réseau des communications intérieures se complète sous d’autres formes : une ligne électrique doit relier El Oued-Hobba-Reguiba. L’implantation administrative s’étend par une douzaine de mairies[42], mais l’essentiel des opérations passe par El Oued. De même près de la moitié des 89 classes d’école sont à El Oued, dont le rôle centralisateur est complété par un Cours complémentaire et des classes techniques ; un internat a donc été nécessaire.

C’est enfin la diffusion du commerce et sa centralisation à El Oued qui nous arrêteront le plus. L’organisation de ce commerce apparaît sous deux aspects : le groupement des échoppes d’artisans et les souks hebdomadaires dont l’activité est révélée par le montant des adjudications des taxes de marché[43]. Dans tous les domaines, El Oued domine largement[44].

Il est normal que la prospérité de tous les souks ait augmenté, cependant la stagnation de certains centres est notable : Zgoum est un village qui se dépeuple, Taghzout est trop proche de Guemar ; ce dernier se dépeuple aussi et subit lourdement la rivalité d’El Oued. Enfin nous verrons la situation particulière de Magrane. D’autre part les ventes de viande se dispersent dans des centres où le marché hebdomadaire ne s’est jamais constitué ou a dépéri[45]. Les boutiques et échoppes d’artisans se multiplient sans cesse et se dispersent dans des hameaux de quelques centaines d’habitants.

Trois souks appartenant à des agglomérations de nomades sédentarisés depuis une trentaine d’années présentent un intérêt particulier. L’activité commerciale de Bayada se développe auprès d’une population en partie nomade, ce qui explique l’ampleur des ventes de viande. L’artisanat est peu développé et surtout peu varié : quelques tailleurs surtout. Le contenu des boutiques présente peu de nouveautés, l’habillement reste traditionnel. De plus la proximité d’El Oued est menaçante, certains commerçants y sont partis. La route toute récente est desservie par deux taxis; un car d’El Oued vient ramasser la clientèle le vendredi seulement, trois abonnements téléphoniques suffisent au village[46]. Néanmoins on voit apparaître ici les légumes et les fruits du Tell.

Magrane au contraire dépérit. Pourtant les liaisons routières sont ici mieux assurées[47]. L’artisanal est varié. Cependant les arrivées de céréales depuis les Nememcha ont été désorganisées par la guerre[48], tandis que la fructueuse contrebande du thé et du tabac a cessé. Seule région directement atteinte par les combats, elle contraste avec les centres où les affaires sont prospères.

Reguiba enfin s’affirme. On y trouve une halle à viande, un marché aux tissus ; les boutiques (au nombre d’une centaine) ont triplé en quatre ans. C’est devenu le quatrième centre du Souf pour son artisanat, le troisième pour son souk. On y trouve deux bijoutiers, un meunier s’installe. Au moins une grosse fortune y est née du commerce : ancien commis d’un juif de Sedrata, l’homme s’esl lancé dans le camionnage à grande distance : il importe depuis Philippeville les légumes et le poisson pour El Oued et Guemar. Hameau il y a quarante ans, Reguiba est devenu gros village actif et prospère, assez loin d’El Oued pour éviter la concurrence ; le car est néanmoins quotidien, complété par trois taxis et cinq camions.

le souk hebdomadaire d'El Oued en 1960

le souk hebdomadaire d’El Oued en 1960

El Oued. — Pour l’administration, l’école, le commerce, El Oued est la capitale. Nulle part ailleurs les bouleversements ne sont aussi frappants. Le bâtiment est un premier signe de prospérité. Les besoins scolaires, administratifs et militaires ont provoqué l’accroissement des quartiers français ; entre les cratères des jardins, près du souk, la place libre a été bâtie ; la banlieue s’accroît vers le nord, en particulier à Lasnam où se sont groupés des militaires; bien des huttes consolidées de tôles et des tentes se dispersent, occupées elles aussi par des militaires.

L’essentiel du commerce de gros se trouve ici, en particulier celui de l’exportation des dattes et celui de l’importation des produits revendus par les innombrables épiciers[49] ; le vendredi à midi s’éloignent du souk des charrettes à deux pneus tirées par un mulet : l’épicier en rapporte 2 ou 3 q de grain, un demi quintal de ghars, du thé…, des cahiers et des cartables en plastique.

Pour le commerce de détail traditionnel, on trouve à El Oued le tiers des boutiques du Souf, pour l’artisanal le cinquième des échoppes. Mais la distribution des produits modernes s’affirme : les 9 électriciens, 8 mécaniciens, 4 photographes sont les seuls du pays[50]. Ce commerce moderne est centré sur les routes goudronnées, face au Bordj administratif et militaire surtout, et sur l’arrivée de la route de Biskra.

La vente des produits modernes a fait la fortune d’un novateur du commerce[51]. Il a débuté dans un kiosque, à un carrefour bien placé où il vendait tabac, papeterie, parfumerie, etc. : c’est la première devanture du Souf en 1952. Il possède maintenant huit boutiques bien situées, dont l’une est louée à la Compagnie Algérienne de Crédit et de Banque ; deux ou trois sont exploitées par lui-même. Il concurrence directement l’hôtelier qui était seul commerçant « moderne », avec un bar et un magasin. Les deux concurrents ont dû vendre une centaine de réfrigérateurs, des radios ; près de 800 bouteilles de gaz sont fournies chaque mois[52]. Seul représentant de véhicules, ce commerçant a vendu en un an 10 camions, 30 voitures légères.

Le souk d’El Oued enfin traite au moins les 2/3 des affaires « foraines » du Souf. Mieux qu’ailleurs on mesure l’activité des échanges : on sent la vie du vieil El Oued : nouvelles reçues et données par les nomades qui vendent et achètent peu, rencontre d’un groupe particulariste et varié à la fois. L’activité nouvelle s’y mêle, multipliant clients et marchandises. Une partie de la foule est venue par la route en car, camion ou taxis, les détaillants ont rangé une vingtaines de charrettes au bord de la cuvette du jardin où sont attachés plus de 200 ânes ou mulets.

L’afflux des gens et des marchandises commence dès le jeudi soir, pour se calmer à la tombée de la nuit, moment où l’on cause encore autour des radios dans les boutiques proches. Le vendredi, dès 7 heures, les vendeurs s’installent, mais la foule n’est à son maximum qu’à 11 heures. Elle s’écoulera au début de l’après-midi. La place borde la ville ; elle s’ouvre sur les palmiers à l’Est, s’entoure de boutiques sur les autres côtés : ce sont surtout des épiciers, de mi-grossistes, des quincailliers et des marchands de tissus, sans spécialisation très poussée. Chacun a débordé vers l’espace libre et expose parfois au milieu de la place. Un photographe montre ses œuvres, deux rebouteux sont très écoutés, l’un illustrant son discours grâce a une gravure représentant un écorché.

Le Sud est le domaine des nomades vêtus de laine blanche. 200 chameaux, portant surtout la marque des Rebaia, ont apporté le bois, le crottin et le fourrage vendus dès le matin. La vente des moutons par les nomades, des chèvres par les sédentaires dure un peu plus. Le coeur de la place est occupé par les céréales dont les tas débordent de la halle couverte. Au Nord la halle aux viandes est entourée par les produits agricoles : les toisons, les dattes en caisses, en vrac ou tassées dans des peaux de moutons ; les étriers, bâts, paniers ; surtout les boutures de palmiers entourées d’une foule très dense. Tout ce secteur est occupé par des paysans cossus venus pour affaire sérieuse, vêtus de tissus européens, mais coupés selon la tradition.

Au centre la variété devient désordre. Au pain et aux légumes s’ajoutent en fin de matinée des ventes de fèves cuites. Les tapis et tentures[53] font suite, les laines, la friperie. Les épices sont vendues en même temps que les produits de bazar : à la parfumerie traditionnelle s’associe le jouet et l’ustensile en plastique, jusqu’au collier de napoléons en carton. Non loin de là, ferraille, outillage et pièces de vélos voisinent avec le sel, le tanin et les sauterelles sèches. Tout le monde flâne ici : nomades ayant réglé leurs affaires, enfants, promeneurs qui regardent sans acheter.

Ainsi l’activité d’échanges s’est amplifiée, stimulée par les transports et l’argent des salaires. Mais c’est El Oued et son souk qui bénéficient en définitive du bouleversement. Habitudes traditionnelles du négoce et de l’information orale ou besoins nouveaux rassemblent au souk une population à la fois dure au travail et âpre au gain. Mais on ne peut oublier que tout l’édifice économique si frappant à El Oued repose sur une fragile inflation des ressources.

CONCLUSION

Dans les attaches lointaines comme dans la vie de relation, les attaches lointaines s’affirment et le Souf, c’est l’Algérie. La fragile et spectaculaire prospérité font penser à Alger. Pour une part sans cesse accrue de la population, le particularisme perd son sens ; si la région possède peu d’ « intellectuels », leur orientation vers l’Algérie est indéniable, comme celle de certains commerçants, ceux-ci formant l’ « élite » active la plus nombreuse. La position des émigrés est analogue nous l’avons vu. Les contacts des nomades avec la région des Nememcha sont difficiles, mais persistent. L’écoute de la radio joue aussi son rôle considérable[54] dans cet élargissement des perspectives.

Si l’on avait pu noter voici quelques années l’attraction majeure de Tunis et de la Tunisie, ce sont les liens avec l’Algérie que nous voyons se forger actuellement.

 


[1] Tiré de l’ouvrage collectif Nomades et nomadisme au Sahara, Paris, Unesco, 1963, Recherches dur les zones arides  n°XIX

[2] R. Leselle (1957), p. 7.

[3] L’isolement des bergers est très poussé: on en trouve parfois au pâturage qui ne connaissent pas les oasis du Souf; d’autres n’y sont pas allés depuis des années.

 

[4] Hassi Hessaoud, 46; région d’Edjeleh, 28; pipeline Edjeleh-Gabès, 32.

 

[5] A 120 km au sud-est d’El Oued. Prix du forage: 100 millions de francs.

[6] Ce texte reproduit un article publié dans Annales de géographie, Paris, 1960, p. 493-507.

[7] Il n’est pas indifférent de noter que l’Erg oriental a été une des régions les moins troublées. Cette étude se veut une mise au point par rapport à un travail rédigé voici sept ans sur la même région. Tous mes remerciements vont à M. Luce Catineau à qui je dois à la fois un court séjour au printemps 1960 et une documentation administrative abondante.

[8] Voir tableau : Bilan de l’économie du Souf

[9] Ces renseignements proviennent en partie de : Bulletin de Liaison saharienne, Alger, décembre 1958, 10 ans de réalisations communales dans l’annexe d’El Oued.

[10] Ibidem,  mars 1959.  Touggourt, capitale du  pétrole.

[11] Renseignements obligeamment communiqués par MM. les instituteurs d’EI Oued et d’Amiche.

[12] Autoconsommation (840 millions) + exportations (740 millions), soit 1 580 pour 1 515 millions de ressources non commerciales.

[13] Cette cohésion apparaissait en 1953 comme si puissante qu’on n’imaginait guère de transformations profondes préservant en partie la tradition rurale ; c’est pourtant à cela qu’on assiste sans doute.

[14] Région ancienne de Ghamra (Horra), 1/10 de Déglet-Nour et 1/28 de jeunes arbres an total ; Zgoum et El Oued, 1/6 de Déglet-Nour et respectivement 1/7 et 1/10 de jeunes arbres.

[15] Bayada, vieux centre d’attache des semi-nomades, comporte 1/9 de Déglet-Nour. Debila, plus récent et de population partiellement semi-nomade : 1/5 ; à El Aoueissa (Nord-Ouest), Touam et Moui Moulahoum (Sud-Ouest), tous centres récents de semi-nomades, on a respectivement 1/7, 1/10 et 1/5 de Déglet-Nour.

[16] Le dénombrement précis des plantations a été fait en 1958-59. Comme il est le premier du genre, ses résultats ne sauraient être comparés que très approximativement aux évaluations fiscales précédentes.

[17] Ce salaire agricole quotidien de 1 000 F se retrouve à El Golea, où le travail se payait déjà autour de 250 F il y a 5 ans ; l’augmentation massive s’accompagne d’une égalisation car ce sont les salaires modernes qui font les prix et non plus les conditions locales.

[18] La récolte se vendait officiellement en 1952, 220 F le kilo, mais 300 à 400 F en contrebande, donnant un prix de vente moyen global de 300 F. Actuellement le prix officiel est de 330 F. Les limites de cette hausse montrent la différence entre la puissance de l’industrie du tabac à priser en Algérie et celle des paysans du Souf qui ont le monopole de fait pour la culture de ce tabac. Une unique coopérative contrôlée par l’État les groupe cependant.

 

[19] Caisse d’accession à la propriété et à l’exploitation rurale [l’outil de réforme agraire mis en place par les autorités administratives].

[20] Le forage de Hezoua, contre la frontière tunisienne, est inexploité pour des raisons militaires ; celui de Sif el Menadi a permis des plantations limitées.

[21] C’est moins que la moyenne du Souf. Outre des « anciens combattants » on trouve une moitié de villageois Ouled Saoud (Taghzout, Kouinine, Ourmes) et des sédentaires plus récents d’El Oued, Ouled Djama surtout. Les originaires de Guemar sont l’exception, ce qui étonne étant donnée la forte tradition agricole de la population de ce village. L’un d’eux a planté des arbres fruitiers, cultive des asperges, etc., sur les conseils des moniteurs agricoles : capacité d’initiative, mais aussi réserve de capitaux puisqu’il emploie 2 ou 3 ouvriers.

[22] Réalisations communales, loc. cit. p. 377.

[23] Et sur 200 à 250 familles en pleine utilisation du forage.

[24] Au Nord de Nakhla.

[25] Ces paragraphes sont dus aux renseignements obtenus auprès des services agricoles à Hobba et à El Oued, ainsi qu’à M. du Jonchay.

[26] Nous n’avons effectué aucun décompte général des émigrés permettant une analysesystématique. Voir sur ce sujet : Bulletin de Liaison saharienne, juin 1960, J.-R. vanney, Note sur l’émigration des Souafa.

[27] Pour les arrivées d’Algérie et de l’O.C.R.S., la difficulté est de faire la part des règlements commerciaux dans le total des mandats ; cette question ne se pose ni pour la Tunisie ni pour a France.

 

[28] Ce particularisme apparaissait nettement à Metlaoui et Rédeyef comme dans les hautes plaines constantinoises.

[29] L’enquête, l’autobiographie et le roman ont décrit cette situation qu’il n’est plus utile
d’esquisser.

[30] L’on cite un « bricoleur  capable de dépanner des postes de radio engagé pour 150 000 F par mois «à Hassi Messaoud».

[31] En 1958, dont 196 de dépenses courantes, 99 de chantiers, 35 pour les œuvres de secours.

[32] Le prélèvement fiscal sur le Souf est évidemment modeste en comparaison : quelque 35 millions sur l’agriculture, autant sur le commerce sans doute.

[33] Si les évaluations manquent au Souf, pour l’Oued Rhir des chiffres peuvent être indiqués d’après “Touggourt, capitale du pétrole “, loc. cit. En 5 ans, 8 730 millions ont été payés, soit une moyenne de 1746 millions par an. Le décompte est le suivant :

Transports………………………………………………….5130

Pétroliers ……………………………………………….    1500

Écoles, hôpitaux, etc. ……………………………………620

Équipement rural   ……………………………………….385

Bâtiments administratifs et logements ……………………..1055

[34] L’effectif recruté sur place est passé de 100 à 1 000 hommes environ. Ceux-ci ont le choix entre les unités régulières (retraite, avancement, etc.) et les harkas (salaire moyen fixe).

[35] Le ramassage — et l’arrachage — du bois étend de plus en plus loin du Souf la destruction des arbres et des buissons qui constituent le pâturage des troupeaux des nomades. La vente a été stimulée par la fabrication du plâtre pour la construction locale, privée ou publique. Ce ramassage est fait en camion le long de la route de Biskra.

[36] En particulier, quelle part du revenu est économisée?

[37] Ce qui a atteint entre autres le commerce de Magrane.

[38] L’état des troupeaux des nomades du Souf est-il en cause? Il s’agit sans doute globalement d’une consommation de viande accrue.

[39] Essentiellement : tissus, thé, sucre.

[40] Noté au moment de l’Aïd Seghir : tissus transparents de couleurs tendres remplaçant le noir et orange traditionnel.

[41] Les puissants d’autrefois restaient peu sensibles à cette forme de prestige.

[42] “Guidées” par trois Centres d’administration saharienne.

[43] Partout les souks ont lieu le vendredi.

[44] Voir fig. 26. L’adjudication de 1960 a été enlevée à El Oued pour 7 millions et demi, mais aurait pu monter à 10 millions.

[45] Hassi Khalifa, Debila.

[46] La mairie, une boutique, la Zaouia de la confrérie Tidjania.

[47] Deux lignes quotidiennes de cars depuis El Oued, plus, le vendredi, 3 autos sur place.

[48] Avant 1956, 2 à 3 caravanes de 10 à 15 chameaux par semaine ; une par mois actuellement.

[49] 600  commerçants environ  payent  patente  au  Souf;  sans  doute  400  sont  épiciers (hanout) ; à El Oued on trouve 230 commerçants, dont 141 épiciers.

[50] Un des deux horlogers, 10 bijoutiers sur 14, 7 peintres sur 10.

[51] Renseignements pour une part dus à l’obligeance de M. Nasri lui-même.

[52] Un concurrent s’installe au marché. M. Nasri veut monter des dépots à Reguiba, Kouinine, Guemar, Behima. Les ventes s’étendent déjà à l’ensemble du Souf, pour plus de la moitié à des gens du pays. Le prix de l’échange de bouteille est égal à celui d’une charge de bois et dure plus longtemps. Le fait est d’importance pour la préservation de la végétation.

[53] Importés : l’artisanat des tapis locaux n’a guère de débouchés sur place. De même les chaussons nomades brodés de poil de chèvre (hafane) ne se vendent plus guère car ils coûtent plus cher que la chaussure de tennis en caoutchouc.

[54] L’écoute d’Alger et du Caire semble plus importante que celle de Tunis.

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