Tribu des coopérants au Maghreb, une révolution des sciences sociales ?

Le temps de la coopération, sciences sociales et décolonisation au Maghreb, sous la direction de Jean-Robert Henry et Jean-Claude Vatin, en collaboration avec Sébastien Denis et Françoise Siino, Karthala/ IREMAM, 2012, 405 p., avec une chronologie, une liste des 53 personnes interrogées, une liste des 24 auteurs, mais pas d’index général (en annexe un DVD de 90 minutes).

IMG_3189Livre centré sur la faculté de droit et sciences politiques d’Alger, mais avec assez de cercles concentriques pour répondre à deux questions : qui, comment, et pourquoi cette coopération scolaire et universitaire a drainé des dizaines de milliers d’enseignants francophones vers le Maghreb pendant une longue génération, avec des dizaines de millions d’enfants, adolescents et adultes formés dans une culture francophone ? Quel mode de connaissance a été partiellement inventé et partiellement reproduit pour réaliser cette coopération ?

Ce thème est abordé aussi dans les trois articles sur l’éducation au Maghreb:

http://alger-mexico-tunis.fr/?p=981

http://alger-mexico-tunis.fr/?p=978

http://alger-mexico-tunis.fr/?p=958

Période bien plus mal connue que la guerre d’Algérie, celle de la coopération doit être ancrée dans l’avant 1962 pour la comprendre : bien des intervenants le soulignent, c’est dans le système colonial que nait la coopération, car dans l’idéal républicain telle était, avant le mot coopération, la justification politico-morale de cette colonisation. Dans tout le Maghreb, la politique de coopération s’est accélérée dès 1945, plus encore avec le Plan de Constantine pour l’Algérie en 1958. Plus de 20% des témoins interrogés pour cette recherche (voir statistique du livre plus bas)  « coopèrent » avant 1962. La politique de coopération devient massive de facto à partir des indépendances, malgré les tensions mutuelle entre la France et ses partenaires maghrébins ; c’est un choix prioritaire durable des deux côtés de la Méditerranée par rapport à d’autres coopérations avec d’autres partenaires. Après 1980, plus de 20% des témoins interrogés sont encore « en poste » au Maghreb. Toute recherche sur les entreprises ou les administrations actuelles dans les trois pays peut encore recenser des effectifs de coopérants, certes moins nombreux. Contrairement aux pays d’Afrique sub-saharienne où l’acteur administratif français est un Ministère de la coopération (successeur de fait du Ministère de la France d’outre-mer, héritier du Ministère des colonies), au Maghreb, c’est le Ministère des affaires étrangères qui orchestre cette coopération du côté français. Parce que  les relations  relevaient d’une diplomatie entre Etats pour Tunisie et Maroc (époque du protectorat inclus), parce que les accords d’Evian pour l’Algérie ont institué de telles relations.

En France même, la coopération accueille de nombreux fonctionnaires stagiaires maghrébins, mais aussi en provenance du reste de l’ex empire, en particulier au sein de l’Institut International d’Administration Publique (logé dans les locaux de l’ex Ecole Coloniale/ de la France d’Outre Mer), qui a incorporé les éléments de ce qui fut le Centre de Hautes Etudes d’Administration Musulmane (CHEAM, 1936- 2000). Ce dernier assurait au départ la formation permanente des cadres du système colonial (souvent dans une perspective d’approfondissement de la connaissance des cultures traditionnelles), alors que l’Institut adhère au projet de développement des nouveaux Etats, volontaristes et centralisateurs, au détriment des pouvoirs locaux traditionnels accusés de « tribalisme, nomadisme et confrérisme » (Jean-Philippe Bras). L’Institut est incorporé au sein de l’Ecole Nationale d’Administration en 2002. Une évolution comparable concerne l’Office de Recherche Scientifique Outre Mer (ORSTM), au départ (1943) presque exclusivement consacré à l’Afrique Noire, redéployé dans les années 1980 tant vers les pays méditerranéens que vers l’Amérique Latine et rebaptisé Institut de Recherche en Développement (IRD) en 1998.

En 1963, quelque 12000 enseignants français « coopèrent » en Algérie. 8000 instituteurs forment 60% des enseignants « diplômés » du primaire algérien (encadrant des moniteurs plus nombreux, fraichement recrutés sur le tas). Ces coopérants forment alors 70% de l’encadrement du secondaire, 97% du supérieur (Aïssa Kadri). Dans les années 1966-68 un renouvellement s’opère parmi les coopérants français : départ de vieux militants « pieds rouges », arrivée de jeunes diplômés qui sont souvent au départ coopérants militaires.

Aïssa Kadri, un des co-auteurs du Temps de la coopération, a exploré le monde des intellectuels maghrébins

Aïssa Kadri, un des co-auteurs du Temps de la coopération, a exploré le monde des intellectuels maghrébins

Les situations politiques des coopérants diffèrent évidemment. Pour un coopérant, faire la révolution en Algérie, c’est agir « avec » le pouvoir ; en Tunisie ou Maroc, c’est « contre » celui-ci. Coopérer dans la capitale, c’est appartenir à l’élite culturelle ; en province, c’est à des degrés divers (Casablanca ou Constantine, ce n’est pas Batna ou Kasbah Tadla) s’occuper de « gens du bled ». C’est là que l’effort, très minoritaire, pour apprendre l’arabe, pointe parfois. Le bonheur des coopérants est de vivre la coïncidence d’une émancipation par rapport aux conformismes de leur famille et de la société française, avec la participation consensuelle à la naissance de sociétés nationales nouvelles en y insufflant le progrès. Certes viennent les désillusions face aux répressions contre les mouvements étudiants locaux, entre 1968 et 1973. Et le sentiment de devenir étrangers face au nationalisme qui monte, parallèlement à l’arabisation des enseignements, avec ses contenus religieux, quand vient aussi l’effritement des fraternités entre jeunes célibataires (coopérants ou « indigènes ») qui deviennent des noyaux familiaux distants. C’est ainsi qu’en 1971, pour l’Algérie, les études de droit sont scindées en une filière arabophone et une autre francophone, seule soumise en fait à une part de cours en arabe. La filière arabophone manque de matériel pédagogique, car la plus part de la législation algérienne garde un contenu hérité de la colonisation, alors que le droit international est francophone ou anglophone. Les données sur ce problème linguistique dans la coopération sont fragmentaires, mais très précieuses parce qu’intégrées au contexte politique et pédagogique du moment et du lieu.

Un des bonheurs de la coopération est de participer à une période d’expansion impressionnante des systèmes d’enseignement. Ainsi pour le supérieur, l’Algérie part d’un taux très faible (3 ou quatre mille étudiants, plus nombreux dans les universités françaises qu’à Alger, seule université algérienne) pour aboutir à un million d’étudiants vers 2005, certes  souvent de niveau faible. L’afflux d’étudiants juste après 1962 inclut des jeunes en nombre croissant, mais aussi de nombreux cadres moyens ou supérieurs largement adultes, tout récemment embauchés, dont on exige pour les titulariser qu’ils acquièrent une formation universitaire. Ces étudiants algériens ne sont des filles que pour 1/5e au départ. S’y ajoutent pour près d’un quart des étudiants non algériens, majoritairement français. Au total en trois années universitaires l’effectif étudiant total fait plus que doubler (de 2800 à presque 6000).

Quoi de neuf par rapport aux savoirs coloniaux et par rapport aux disciplines installées dans les sociétés du Nord ?

La part de continuité avec l’époque coloniale, dans les pratiques des administrations comme dans celles des enseignements est rarement soulignée, soit parce qu’elle va de soi pour les coopérants comme pour les nationaux, soit parce qu’elle est travestie : anecdote exemplaire, au Lycée Emir Abdelkader d’Alger, ex-lycée Bugeaud, la fresque de la « geste coloniale » est retouchée en célébration du développement, les drapeaux ayant changé de couleur et les escadrons de la conquête ayant cédé la place aux moudjahidin. Beaucoup plus profondément, la coopération est pensée dans la langue française, dont la mise en cause indispensable (ou inévitable) n’empêche pas le statut prestigieux, qu’on peut comparer à celui de l’anglais dans l’ancien monde colonial de la couronne britannique, Etats-Unis inclus.

Assister et participer à la mutation « totale » de sociétés coloniales traditionnelles en Etats-nations modernes, sans matériaux déjà constitués ni concepts acquis pour interpréter cela, oblige à une invention, facilitée par des situations professionnelles « en haut » de ces sociétés, en contact avec les dirigeants. Logiquement, l’étude urbaine bénéficie à la fois de l’urgence et de la nécessité de contourner les cloisonnements disciplinaires. Parallèlement l’étude des campagnes semble rétrograde, liée aux pratiques d’une ethnologie soucieuse des traditions religieuses et des sociétés tribales, sur lesquelles travaillaient les « coloniaux » : on rappelle à l’envie que Jacques Berque (1910-1995) fut contrôleur civil du protectorat marocain et qu’il est fils d’Augustin Berque, directeur des Affaires indigènes du Gouvernement général de l’Algérie. A Alger, paradoxalement, le droit (protégé par les autorités gouvernementales) peut se permettre d’être une discipline critique, alors que la sociologie se doit de former les ingénieurs de la surveillance de la population, les enseignants étant eux-mêmes sous surveillance attentive de la Sécurité militaire. Quand le retour en France advient, ces jeunes universitaires ont du mal à rentrer dans les moules disciplinaires métropolitains : le CNRS, plus ouvert, moins cloisonné, en accueille bon nombre.

Certes les coopérants au Maghreb (pas plus que les autres) ne composent pas une population homogène, mais une connivence s’établit entre eux, car à partir d’une même expérience ils deviennent des spécialistes du Maghreb, voire du monde arabo-musulman, en une « altérité proche », qui concerne une population connue familièrement, en France même, par de vastes secteurs de la nation, la population des migrants maghrébins en France. Cela distingue nos coopérants maghrébisants de leurs collègues devenus spécialistes du Sahel africain ou des Andes, attachés à des domaines infiniment plus exotiques pour les Français.

Le façonnement par la coopération maghrébine est différent selon les disciplines pratiquées, même si les passerelles et les osmoses sont nombreuses. Le livre a privilégié, en raison de l’origine du noyau qui en a pris l’initiative, le droit/ science politique, dont on a vu le statut favorisé dans le monde de la coopération, avec des coudées franches pour innover et casser les barrières disciplinaires. A côté, les sociologues sont eux aussi dans une dynamique d’innovation, malgré les suspicions. Ils naissent seulement à cette époque en France comme discipline universitaire. Les économistes, peu nombreux dans l’échantillon, semblent avoir eu aussi les coudées franches pour innover. Les historiens ont tout à créer par rapport à une discipline très encadrée en France par les temps de l’histoire nationale, qui n’a aucune pertinence au Maghreb. Les géographes s’appuient sur une tradition de géographie coloniale, mais aussi sur une géographie anticolonialiste bien établie à Paris, pour développer la seule connaissance du « local » tolérée par des gouvernements autoritaires qui ont grand besoin de cette connaissance. On les trouve aussi bien dans les capitales qu’en province, avec un public d’étudiants (capable de mener des enquêtes) socialement plus plébéiens que dans les disciplines énumérées précédemment. Ils ont accès à la statistique et au terrain en même temps, ce pourquoi certains de leurs collègues les envient, qui ne voient le « bled » qu’en touristes de fin de semaine ou de vacances. L’ensemble lettres/ linguistique est subversif autant que peut l’être l’histoire, car le corpus des grands textes européens est truffé de mises en cause de la monarchie mais aussi du pouvoir en général, comme de la religion. Or la linguistique nait comme la sociologie à cette époque comme discipline universitaire en France, formant un outil subversif à l’intérieur de la tradition des études littéraires. Si bien que ceux qui se veulent ethnologues/ anthropologues (science coloniale honnie on l’a vu) trouvent la littérature/ linguistique comme niche professionnelle protectrice.

Malheureusement l’échantillon de cette recherche est très limité pour les coopérants du monde des « sciences dures » et techniques (enseignants, ingénieurs, médecins), qui reste donc à explorer, tout autant que celui de ces coopérants polyvalents largement dispersés sur les territoires que sont les instituteurs, par ailleurs premiers touchés professionnellement lors de l’arabisation, à moins qu’ils ne « montent en grade », pour un temps parfois long, dans l’enseignement des collèges, surtout dans les secteurs du « bled » où les nationaux s’exilaient avec réticence.

Rappelons le livre de Catherine Simon, Algérie, les années pieds-rouges, des rêves de l’indépendance au désenchantement (1962-1969), Paris, La Découverte, 2009, 286 p., index, repères biographiques des 80 personnages interrogés

(http://midi-pyrenees.coupdesoleil.net/rubriques.php?x=1&y=3&page=levl.php), plus restreint pour la période couverte. Il montrait surtout le vécu, le cadre politique, pour une Algérie « révolutionnaire ». Le temps de la coopération permet d’englober tout le Maghreb, sur un demi-siècle, à partir d’un corpus de 53 entrevues (archivées et consultables) d’environ une heure chacune, dont a été tiré un montage thématique d’une heure et demi en DVD, composé de courtes séquences, annexé au livre. Les locuteurs se retrouvent pour 14 d’entre eux auteurs du livre collectif, avec 12 autres participants (dont deux témoins dont la mémoire est préservée, Mandouze et Edmond Michelet). Analysons le parcours des locuteurs de ces 53 entrevues. Plus de trois sur cinq ont exercé en Algérie et moins de deux sur cinq entre Maroc et Tunisie. Plus de la moitié ont exercé en coopération de deux à neuf ans, les autres plus longtemps (en moyenne une douzaine d’années). Plus de la moitié ont exercé entre 1962 et 1980, les autres (à part égale) avant ou après ces deux dates. Deux cinquièmes ont enseigné le droit et la politique, un sixième l’histoire et autant l’ensemble « lettres, linguistique et anthropologie », puis l’échantillon s’amenuise au dessous de 1/12e pour l’ensemble sciences dures/ médecine, pour l’économie, pour la sociologie et pour la géographie.

Si ce livre ouvre largement un chantier fondamental pour comprendre l’osmose qui s’est constituée entre Maghreb et France, c’est parce qu’il mélange le vécu des coopérants à celui des nationaux, parce qu’il montre à la fois quels enjeux fonctionnaient ici pour chaque pays maghrébin et comment les sciences sociales ont bougé à cause de la coopération, par et pour les maghrébins et les coopérants.

 

 

 

 

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