Fin 1962 : quelle Algérie nouvelle ?Lefort, Lentin, Nora débattent

  • Cercle Saint-Just, débat fin 1962 : quelle Algérie nouvelle ? Lefort, Lentin, Nora et dix autres intellectuels participent à la réflexion

Novembre- Décembre 1962

portrait de Guy Pitchal, sur sa tombe au cimetière Montmartre, Paris

Ce texte est issu d’un petit groupe d’intellectuels qui se sentent de gauche, dont certains se sont voulu « révolutionnaires », mais pas tous. Tous  veulent tirer les leçons d’un semestre de gouvernement de l’Algérie indépendante après avoir milité pour qu’advienne cette indépendance, les uns maintenant plutôt préoccupés par les pratiques qui naissent pour une coopération, en particulier dans le domaine de l’enseignement, les autres cherchant à comprendre l’événement et à en tirer une vision globale : qu’est-ce que l’inévitable parti unique qui se forge : totalitaire ? islamiste ? révolutionnaire ? N’est-il en fait, ce parti, rien de réel en Algérie, sans force, sans idéologie ? Qu’est-ce que cette société algérienne où une néo-bourgeoisie s’installe, où les mondes urbain et rural sont essentiellement composé d’un sous-prolétariat, alors que le prolétariat algérien, c’est un demi million de travailleurs émigrés en France, où ils ont assuré la vie du mouvement d’indépendance par leurs cotisations?

[Le Cercle Saint-Just est né en 1961 “au moment de la révolte du contingent en Algérie”. Le Dr Pitchal a été alors l’initiateur de ce cercle et de la Loge maçonnique St Just, comme le prouvent les archives de ces deux institutions; Claude et Françoise Bataillon ont encore assisté à une ou deux reunions du cercle au début de 1966. La seule mention [rencontrée sur google] de cette organisation, dont l’adresse est celle du domicile de son principal organisateur, nous est donnée dans un article de 1965 dans la Revue Française de Sciences Politiques concernant les Clubs de réflexion politique qui se multiplient en France à partir de 1956 (par exemple Club des Jacobins, à l’origine de la Convention républicaine de Charles Hernu). Le Cercle Saint-Just est juste cité, sans aucun commentaire sur son contenu. La brochure ici reproduite a sans doute été financée directement par ce principal organisateur, le docteur Guy Pitchal, médecin, psychanaliste,  (1922- 1989), et par d’autres membres fort aisés de ce cercle, et qu’elle n’a pas fait l’objet d’un dépot légal en raison de son faible tirage destiné à une diffusion restreinte, car on n’en trouve pas trace au catalogue de la BNF. Pitchal était ami d’enfance de Claude Lefort, tous deux élèves au même lycée parisien. Ancier était aussi membre de ce cercle, qui de toute manière était un groupe informel, même s’il était en mesure de convoquer des journalists de renom et de réunir un public d’une cinquantaine de personnes. A l’automne 1965, le cercle Saint-Just, se dénomait “Cercle de recherché et d’élaboration sociale et politique”. Le seul souvenir disponible sur ce Cercle se trouve dans le bulletin L’Anti-Mythe, N° 14 du 19 avril 1975, entretien entre cette “revue” des étudiants de sociologie de Caen, plus précisément Marcel Gauchet en l’occurence, et Claude Lefort, enseignant à cette université de 1965 à 1971. Cet entretien, republié par Lefort dans Le temps présent, Belin, 2007, p. 223- 260, nous dit, p. 250-51, que le premier noyau du Cercle fut la loge maçonique à laquelle appartenait Pitchal. “Le public était assez nombreux et dans sa majorité passif. Il avait une composante mondaine assez déplaisante. Des gens qui se pensaient de gauche venaient là comme au spectacle. Finalement les éléments actifs, c’étaient ceux qui avaient milité à Information et Liaison ouvrière, à Socialisme ou Barbarie et quelques autres, anciens communists ou anciens socialistes trotskisants”. Une courte allusion au Cercle St Just est apparue plus récemment dans le livre d’Edgar Morin (p. 173) Mon Paris, ma mémoire, Fayard 2013. Il y parle aussi un peu de la revue Arguments (p.149-158)  http://alger-mexico-tunis.fr/?p=649  : deux groupes et deux noyaux de diffusion de critique politique nés autour de la crise algérienne. La brochure ici reproduite est la seule que le Cercle St Just ait publié, alors que les minutes dactylographiées d’après l’écoute de bandes d’enregistrement existent dans les archives du cercle pour d’autres tables rondes similaires, parfois accompagnées de prises de notes manuscrites au cours des séances].

Cercle Saint-Just, 89, avenue Kléber, Paris XVIe

 Les débats que nous présentons sous forme de cahier se sont tenus, le premier en novembre (réunion publique), le second en décembre 1962 (table ronde restreinte) au siège du Cercle.

Il nous a paru préférable de reproduire fidèlement les propos échangés, sans rien retrancher des digressions, sans atténuer non plus l’accent passionnel qui accompagnait telle ou telle intervention, plutôt que d’extraire de la discussion la matière d’une étude sur le problème algérien. A le faire nous aurions sans doute gagné en rigueur, mais au prix d’une abusive simplification. La vérité des opinions, les conflits d’interprétation mêmes, ne sont pas à dissimuler. Le mérite d’une vraie discussion est de leur faire place, de leur fournir un cadre, de faire en sorte qu’ils ne soient pas une gêne ou un défaut, mais, pour chacun, l’occasion de s’interroger sur les principes qui guident sa réflexion.

C’est notre espoir que le lecteur perçoive à travers ces débats une volonté commune de mettre en question les idées communément reçues, et la recherche, ‑ si maladroite soit‑elle encore ‑, d’une nouvelle approche de la politique.

Sont intervenus au cours des débats :

Charles Ancier [Charles Akoun, né à Alger en 1906, pseudonyme de la résistance conservé par la suite, militant SFIO [parti socialiste] en Algérie 1932-1937, puis en France, membre du PSA [parti socialiste autonome] à sa fondation, puis du PSU [qui en prend la suite] jusqu’en 1967, mort en 1991]

Jeannine Boubal [1920- 2009, militante au groupe Information et liaison ouvrière, puis Information et correspondance ouvrière, rameau issu de Socialisme ou Barbarie, plus tard militante au Larzac]

Pierre Bourdieu [sociologue, 1930- 2002, auteur d’une Sociologie de l’Algérie en 1958, professeur au Collège de France 1981- 2000]

Jean Cohen [selon Marc Ferro, Histoire des colonisations, Histoire-Point, p. 264, « pied-noir israélite, participant de la revue Consciences algériennes fondée en 1950 par André Mandouze et François Chatelet ».

Robert Fréminet [ex-coopérant, sans doute dans l’enseignement, en Afrique de l’ouest francophone, future fondateur vers 1979 du GREP- Toulouse]

Yves Galifret [né vers 1930, secrétaire général de l’Union rationaliste en 1980],

Alain Jacob [journaliste au Monde, auteur de D’une Algérie l’autre, Grasset 1963]

Claude Lefort [1924- 2010, philosophe, enseignant à l’Ecole des Hautes études en sciences sociales, penseur du couple démocratie/ totalitarisme]

Albert‑Paul Lentin [Constantine 1923-  (?) 1993, fils d’un linguiste arabisant, journaliste à Libération en 1948, à France-Observateur en 1963]

Pierre Nora [1931, historien, animateur des recherches sur les Lieux de mémoire et académicien,  auteur en 1961 de Les Français d’Algérie]

Abd el Kader Rahmani [1920?, de famille maraboutique, fils d’un professeur de français, marié à une française, officier français dans le corps indigène, emprisonné en 1957 pour protestation contre la conduite de la guerre; c’est son neveu que nous trouvons sur ce blog comme co-auteur du roman Alger sans Mozart, posté en octobre 2012]

Henriette Rosenberg [non identifiée]

François Savignon, [très probablement membre de l’Union rationaliste et spécialiste de certifications et brevets].

ACTUALITE DE LA REVOLUTION ALGERIENNE

 ANCIER : S’il importe de faire le point quant à la révolution algérienne, c’est non seulement parce que nous nous sommes les uns et les autres engagés dans cette guerre et que nous attendions beaucoup de la révolution elle‑même, mais c’est aussi que les événements qui ont accompagné la naissance de l’indépendance ont pour nous, à tous égards, valeur exemplaire. Ils nous mettent en face des difficultés qu’affronte une société sous‑développée longtemps maintenue hors du circuit de l’économie moderne par le colonialisme et en présence des conflits politiques qui se greffent nécessairement sur une lutte révolutionnaire. Enfin, cette réflexion commune paraît essentielle en un moment où ceux qui avaient mis leurs espoirs dans celle révolution — la jeunesse en particulier risquent, par déception, d’alimenter le courant de dépolitisation qui a fait l’objet d’un précédent débat.

 

DE LA CONQUETE FRANÇAISE A L’INDEPENDANCE DE L’ALGERIE

LENTIN : D’un bref historique de la vie politique en Algérie se dégage d’abord une idée générale : celle d’une différenciation fondamentale, dans l’Algérie musulmane, entre un groupe d’un million environ d’Algériens qui sont entrés dans le circuit économique et politique français pendant la période de la conquête et de la colonisation et une masse [8 millions… en 1962] qui, au contraire, est tombée dans un sous‑développement de plus en plus grand. La conquête militaire s’est terminée pratiquement en 1871, et, à partir de ce moment, on a assisté à une prise en mains de l’Algérie par des intérêts politiques, économiques et financiers français. Une infrastructure économique considérable a été créée ‑ sans doute la plus importante de toutes celles des pays du tiers‑monde ‑ et la minorité des musulmans privilégiés s’est trouvée insérée dans un circuit qui était évidemment un circuit type du profit capitaliste. A la fin de la guerre de 1914‑1918 la vie politique s’était cristallisée autour de ces deux groupes: d’une part les notables algériens qui étaient entrés dans le circuit capitaliste français et qui revendiquaient l’égalité des droits avec les Français, d’autre part les sept millions de ruraux qui avaient opposé à la pénétration française une résistance passive entretenue à la campagne par les confréries, par les traditions, dans un refus de l’Occident chrétien.

L’essentiel de la vie politique algérienne était donc, jusqu’en 1936, la revendication des notables. A partir de ce moment on voit les Oulémas et le P.P.A. se développer, et le mouvement en faveur de l’autonomie, puis de l’indépendance, prendre un essor de plus en plus grand. Et en 1945, après la répression du Constantinois, les AIgériens qui réclamaient l’égalité des droits dans un cadre français n’étaient qu’une minorité coupée de la masse. Après les élections truquées de 1948, à la première assemblée algérienne, la radicalisation a été totale, et cette radicalisation des masses s’est trouvée à l’arrière‑plan de la crise du M.T.L.D., de l’ancien P.P.A., parti de masse dominant en Algérie. Cette crise a éclaté entre deux groupes, ceux qui suivaient Messali et ceux qui refusaient son autoritarisme et ses procédés dictatoriaux. Ceux-là, que l’on appelait les Centralistes, parce qu’ils ont formé à un moment donné la majorité du Comité central, étaient assez tentés par des expériences de coopération avec certaines forces locales européennes qui commençaient à avoir une politique économiques plus libérale, (on peut citer la politique de Jacques Chevallier). Cette querelle décourageait les militants, et un certain nombre de jeunes de l’Organisation Spéciale ont essayé de surmonter la crise, par une réunification du mouvement dans l’action. Ils ont fondé un comité révolutionnaires, qui a déclenché l’insurrection du 1er novembre 1954. Cette insurrection, commencée avec des moyens très faibles n’a été prise au sérieux ni par le Parlement français ni par ni par les services de police, ni par les milieux politiques français et algériens. Mais elle s’est très vite développée, parce qu’elle correspondait à un climat général dans la population, et surtout dans la population rurale qui avait renoncé à tous les essais de lutte dans le cadre légal français. A partir du mois de décembre 1954 jusqu’au milieu de l’année 1955, le mouvement a été en s’amplifiant d’abord dans l’Algérois, puis le Nord Constantinois, puis dans l’Oranie et finalement dans toute l’Algérie. Dès 1955, le F.L.N. a pu installer, avec la complicité de la population, une implantation administrative clandestine formidable, qui doublait l’appareil d’Etat français. Cependant on ne peut dire que la révolution algérienne ait été vraiment pensée, encadrée et commandée, qu’elle ait eu une idéologie et une tactique. Elle ressemblait beaucoup plus à la révolution russe de 1905 qu’à une révolution moderne ; dans l’esprit des gens qui la lançaient, c’était une espèce d’entreprise romantique plus ou moins désespérée. Pourtant cette insurrection « sauvage », soutenue par toute la population, a posé le problème algérien d’une manière irréversible, à la fois sur le plan français et sur le plan international. Il était évident qu’elle ne pourrait pas être réduite par des moyens militaires.

A partir de 1959 on assiste à un énorme effort français pour en venir à bout. Le gouvernement français a fermé les frontières pour couper l’insurrection de l’aide qu’elle pouvait recevoir de la Tunisie et du Maroc. Il a regroupé les populations algériennes pour faciliter leur surveillance. Enfin on a tenté une action psychologique. Cette tactique n’a pas réussi complètement, mais elle a amené les deux pays ‑ la France et l’Algérie combattante ‑ à rechercher les négociations; négociations qui ont échoué une première fois parce que les Français conservaient l’arrière‑pensée d’un statut spécial pour le Sahara. Lorsqu’ils ont accepté la souveraineté algérienne sur le Sahara, lors de la seconde conférence d’Evian, des mois précieux étaient perdus, des mois dramatiques qui ont permis à l’O.A.S. de se constituer.

Cette année 1961‑1962 a été aussi très importante pour l’histoire de l’Algérie dans la mesure où elle a vu décroître considérablement l’influence de l’A.L.N. de l’intérieur. Lors du cessez‑le‑feu, en mars 1962, il n’y avait que 10 000 soldats de l’A.L.N. à l’intérieur et 35 000 aux frontières ; c’est un des éléments déterminants du conflit qui a éclaté, dès le lendemain de l’indépendance, au sein du F.L.N. Lorsque le G.P.R.A. a voulu dissoudre l’état‑major général de l’A.L.N. il a commis une erreur politique, parce que les rapports de forces lui étaient défavorables, et parce qu’il avait été mis en minorité au C.N.R.A., au mois de juin 1962. Le clan opposé à l’équipe dirigeante du G.P.R.A. avait été renforcé par la plupart des prisonniers politiques libérés qui avaient, de leur prison, observé les événements et critiqué la gestion de la guerre par le G.P.R.A. C’est le cas de Ben Bella et de Kidder ; c’est aussi le cas d’hommes moins connus, qui ont eu également une influence considérable. Aujourd’hui cette crise du F.L.N. paraît s’être atténuée, mais elle a eu au cours de l’été des conséquences dramatiques, dont la première fut d’accélérer l’exode des Européens qui ont craint les conséquences, pour eux, de ces règlements de comptes.

La population algérienne se trouve actuellement aux prises avec trois contradictions :

Première contradiction entre le sous‑développement des paysans et le niveau de vie de la masse urbaine. Le salarié misérable en ville est un privilégié par rapport au paysan dont le revenu annuel moyen est de 20 000 F [200 nouveaux francs de 1965]. Or, la masse paysanne, qui a joué un rôle très important pendant la guerre, s’exprime essentiellement dans l’A.L.N. — aujourd’hui A.N.P. C’est d’elle que l’A.N.P. tire sa force. Ben Bella l’a d’ailleurs rappelé assez durement aux représentants de l’U.G.T.A [le syndicat des salariés urbains].

Deuxième contradiction, toujours exploitée, et parfois même provoquée, par le colonialisme : la contradiction entre Arabes et Kabyles. Il existe, en Algérie, une communauté de purs Berbères, de Kabyles, qui, malgré son infériorité en nombre ‑ environ 1/3 de la population de l’Algérie ‑ représente une grande force sociale et politique, en raison de son niveau d’évolution. Dans la crise ils se sont trouvés dans le camp adverse à celui qui a triomphé et leur situation dans le statu quo actuel, qui résulte d’un compromis, est assez particulière.

 Troisième contradiction entre les mesures nécessaires pour réduire le sous‑développement et la misère et une tendance au pluralisme politique. Ce sous‑développement ne semble pouvoir être surmonté que par des méthodes radicales du gouvernement; il faudrait pour cela un appareil de parti, sinon unique du moins dominant, alors que beaucoup d’Algériens sont désireux d’une vie politique plus diversifiée.

La révolution algérienne se trouve devant des problèmes difficiles à résoudre qui sont liés à ces contradictions et qui veut suivre les événements doit connaître ces problèmes. Peut‑être y a‑t‑il eu un abus de mots à propos de la révolution algérienne. Il semble plus juste de dire qu’il y a eu, en Algérie, une insurrection nationale à coloration révolutionnaire. Le mouvement a été si profond qu’il a bouleversé certaines structures de la société, mais certaines seulement (le poids tribal, par exemple, reste très lourd). Pourtant il y a des perspectives révolutionnaires et c’est là que se situe une coopération valable. Le rôle de la France démocratique est vital pour l’Algérie. Car si la coopération ne se fait pas, aussi bien sur le plan public que sur le plan privé, le poids de la misère sera tel qu’il tarira l’élan révolutionnaire du peuple algérien.

ALGERIE NEO‑BOURGEOISE OU ALGERIE REVOLUTIONNAIRE

COHEN: Je reviens d’Algérie, de la région d’Oranie, depuis quatre ou cinq jours et il est très difficile de résumer en quelques mots mon impression. Cette impression est très favorable sur le plan humain, dans ce sens qu’après sept ans de guerre et de massacres on pouvait s’attendre à un antagonisme profond. Or, cet antagonisme n’existe pas. Ce qui m’a frappé, ce sont les rapports cordiaux qui existent entre Européens et Musulmans. Les Musulmans sont courtois, beaucoup plus qu’ils ne l’étaient avant la guerre ; ils sont complètement décomplexés et n’ont plus cet aspect un peu agressif que tous les familiers de l’Algérie leur reconnaissaient. Du point de vue des rapports humains l’indépendance a donc eu un résultat excellent. Malgré cela, les Européens se regroupent dans leur quartier et les contacts avec les Musulmans ne sont pas aussi fréquents qu’ils devraient l’être.

Sur le plan de l’enseignement, les accords d’Evian ont eu un effet ségrégationniste. Il y a là‑bas deux types d’enseignement, celui de la mission culturelle française qui est directement gérée et payée par la France et celui de la coopération qui est géré par l’Etat algérien avec l’aide financière de la France. Celui de la France recueille évidemment tous les professeurs, car ils sont sûrs d’être payés alors que les établissements de la coopération ne peuvent offrir la même assurance. C’est là un grand problème pour l’Algérie ; à partir de 1963, les deux budgets vont être séparés et les fonctionnaires s’attendent à n’être plus payés. Les professeurs sont donc tous allés vers les établissements de la mission française et les élèves du même coup, en particulier les élèves musulmans. Mais les établissements français se trouvent dans le quartier européen, les élèves européens occupent en priorité les établissements français, si bien qu’il y a une ségrégation scolaire plus forte peut‑être que celle qui existait auparavant. Conséquence inattendue d’une division de l’enseignement qui était bonne à l’origine, mais qui, je crois, devra être réformée. Il est possible de garder les deux types d’enseignement, mais peut‑être à l’intérieur des mêmes établissements.

Je regrette que les Pieds‑Noirs de Paris se fassent une idée fausse de la situation qui règne à Oran, et j’aimerais trouver un moyen de les toucher tous pour leur dire la vérité. La sécurité à Oran des personnes et des biens est à peu près totale. Le meurtre d’une vieille dame en plein centre de la ville a fait beaucoup de bruit récemment et a beaucoup ému les Pieds‑Noirs ; or, l’assassin était un militaire métropolitain, et le gouvernement français n’en a pas soufflé mot. En revanche, dans l’intérieur, l’A.L.N. continue d’exister comme une force autonome, non soumise au gouvernement central, et la situation des Français reste difficile. Aussi les quelques Français qui y demeurent encore s’apprêtent‑ils à partir, encouragés, m’a‑t‑on dit, par le consul de France. Une ville comme Bel Abbés par exemple qui comptait 40 000 Européens n’en compte plus que 2000.

Comment réagissent les Musulmans ? Je m’attendais à trouver en Algérie une espèce de ferveur révolutionnaire, mais je n’ai constaté aucun enthousiasme. Il y a chez les Musulmans, actuellement, un immense appétit de jouissance. Ils ne rêvent que d’imiter les Européens : ce qu’ils voudraient, c’est l’Algérie coloniale sans colonisation. Aucun effort n’a été entrepris jusqu’ici pour émanciper la femme musulmane ni pour encadrer la jeunesse. La bourgeoisie traditionnelle est remplacée par une néo‑bourgeoisie qui se crée avec une très grande rapidité. Cette néo‑bourgeoisie est issue des cadres militants ou militaires, qui, à l’aide de fonds dont la source est mystérieuse, achètent tous les biens.

Au point de vue économique, l’exode des Européens a privé, en trois mois, l’Algérie de toute la partie de sa populatîon qui avait une formation professionnelle et il reste aujourd’hui neuf millions d’Algériens dont un petit nombre seulement est professionnellement qualifié.

RAHMANI : Je voudrais apporter quelques rectifications aux déclarations de Jean Cohen. La mission culturelle est désignée pour assumer la gestion des écoles françaises subsistantes. Il faut remarquer que, contrairement à ce que vous avez dit, les élèves français désertent les écoles françaises pour aller dans des institutions privées, et les places disponibles sont laissées aux Algériens. Il n’y a donc pas de discrimination de l’enseignement. On relève dans votre exposé d’autres exagérations, notamment en ce qui concerne l’européanisation des Algériens et le chaos économique. Un certain laps de temps est nécessaire pour organiser un appareil d’Etat et on ne peut porter un jugement après quelques mois d’indépendance.

BOURDIEU : Albert‑Paul Lentin a distingué trois contradictions essentielles dans la situation en Algérie, mais elles me semblent épiphé. noménales par rapport à des contradictions plus fondamentales. Ce qui est frappant, c’est la stratification sociale. L’Algérie est composée d’un énorme sous‑prolétariat ‑ les 2/3 de la population de travailleurs couronné par un prolétariat numériquement infinitésimal qui se trouve en France. Il faut avoir à l’esprit que ce sous‑prolétariat avait une conscience politique beaucoup plus affective que rationnelle, des aspirations plus ou moins magiques. Par exemple, au cours d’une enquête en 1960 sur les causes du chômage, les sous‑prolétaires interrogés recouraient à des explications telles que la méchanceté objective incarnée dans l’ordre social ; et un tel type de raisonnement me paraît caractériser l’idéologie de ce sous‑prolétariat qui a eu un rôle éminent dans la révolution. Il avait un certain nombre d’attentes magiques concernant l’avenir, mais pas d »aspirations rationnelles explicites ; il était prêt à suivre des dirigeants qui lui auraient proposé une politique rationnelle, mais incapable d’indiquer lui‑même cette politique. Il est vrai qu’il y avait des forces pouvant jouer un rôle déterminant dans une action révolutionnaire, mais elles étaient relativement faibles. Ce qui est grave, à mon sens, c’est que cette masse qui associait l’indépendance à des satisfactions immédiates tend à se trouver aujourd’hui confirmée dans ses mythes. Je crois que la masse algérienne est maintenant déçue dans l’ordre de la réalité et faussement satisfaite dans l’ordre de la magie.

J’ai été un peu choqué par ce qui a été dit à propos de l’U.G.T.A. Il est évident que certains ont été plus ou moins intoxiqués par l’idéologie de Fanon qui, à mon avis, repose sur une analyse brillante, mais absolument fausse, des réalités. Je pense que c’est une mystification fondamentale de dire que le paysan, le chômeur, le sous‑prolétaire constituent une classe révolutionnaire. Il suffit d’avoir parlé une fois avec un paysan algérien pour savoir qu’il existe un abîme entre lui et un révolutionnaire rationnel. Il est évident que les militants de l’U.G.T.A., les travailleurs les plus revendicatifs sont aussi les plus privilégiés. C’est une fausse contradiction qui permet de dissimuler les vraies contradictions que l’on se garde bien de soulever actuellement.

Il me semble que dans la situation actuelle de l’Algérie, un gouvernement réaliste aurait dénoncé devant son peuple les contradictions réelles, internes. La masse algérienne était incapable de prendre une vue réflexive parce que sa condition le lui interdisait, mais elle était prête à s’entendre annoncer sa propre vérité. Il est difficile de juger un gouvernement après quelques mois d’exercice, mais je ne vois pas ‑ni au niveau du verbe, ni au niveau de l’action ‑ de comportement qui tienne compte explicitement des contradictions profondes de cette population, que l’on ne peut cependant éluder sans s’exposer à d’autres contradictions à plus ou moins long terme.

Lorsque nous parlons de prolétariat, nous devons repenser nos concepts en fonction des réalités algériennes. En Algérie, d’une certaine façon, un planton est déjà un petit bourgeois ; il est un type idéal dans la mesure où la situation de planton est le sommet des aspirations de 40 % des Algériens parce qu’elle apporte la sécurité et la stabilité. Le prolétariat, an sens où nous l’entendons, est à peu près absent ; on le retrouverait dans la population ouvrière des grandes villes, des anciens travailleurs en France qui ont une vision tout à fait rationnelle de leur existence et de l’avenir de leur pays, qui conçoivent l’idée de sacrifice dans l’immédiat pour des lendemains meilleurs, qui sont capables d’établir une hiérarchie rationnelle des aspirations. Cette attitude est la condition d’une véritable conscience révolutionnaire.

ANCIER : J’ai été frappé par ce que Jean Cohen a dit sur la naissance d’une néo‑bourgeoisie musulmane. Cette observation est évidemment importante encore qu’il soit nécessaire de savoir si l’on se trouve en présence du même phénomène dans l’Algérois et dans le Constantinois. D’après les renseignements que nous avons recueillis, il semble, en effet, que se constituent des sortes de hiérarchies économiques « parallèles », à but nullement désintéressé, qui exercent la fonction d’une néobourgeoisie et risquent de se développer d’autant plus librement qu’elles ne trouvent en face d’elles qu’un Etat faible, en voie de formation. En revanche, le problème débattu entre Cohen et Rahmani d’une ségrégation d’enseignement me paraît de moindre portée, car les mesures actuelles peuvent être facilement corrigées à l’épreuve de l’expérience. Le plus grave, et déprimant, c’est l’image que nous donne Bourdieu de la société algérienne. Mais je ne puis y souscrire totalement : j’admets sa division entre un très faible prolétariat, au sens où nous l’entendons, et un énorme sous‑prolétarîat, qu’il faudrait encore différencier selon les régions, mais, face à une société en pleine transformation, une analyse statique en termes de classe est insuffisante. Dans la mesure où elles trouveront du travail, les masses acquerront plus vite qu’on ne le pense une mentalité adaptée aux exigences de la lutte sociale. D’autre part un élément extrêmement important a été passé sous silence. C’est que cette population de neuf millions d’habitants est composée dans sa majorité de jeunes âgés de quinze à vingt‑sept ans. C’est là un élément révolutionnaire dont il faut tenir compte.

Mais ouvrons tout de suite les perspectives vers l’avenir ; quels sont les problèmes de coopération qui se posent et dans quelles perspectives devons‑nous les poser ? Pour ma part, je ne pense pas qu’il soit déterminant de savoir, dès maintenant, si nous aurons affaire à une situation révolutionnaire ou à une stabilisation commandée par les impératifs d’une néo‑bourgeoisie. Dans une large mesure, c’est du succès de la coopération que dépend le sort d’une alternative autrement profonde : ou bien, sans aide extérieure, l’Algérie connaît une redoutable régression qui interdit toute perspective révolutionnaire, ou bien, grâce à la coopération, un progrès est rapidement possible, et quelle que soit la forme actuelle du régime, toutes les chances de l’avenir sont préservées.

LENTIN : je crois que ce qui se situe au cœur même du débat, c’est le potentiel révolutionnaire de l’Algérie. Il existe en effet des éléments de néo‑bourgeoisie, constitués surtout par des résistants de dernière heure, ceux qui se sont enrôlés au mois de mars 1962 ; ils ont constitué de petites féodalités qui ont pu mener, au moins pendant un certain temps, une vie agréable. Le facteur important, c’est l’antimilitarisme, né spontanément dans le peuple, qui est dirigé contre cette néo‑bourgeoisie et qui veut obtenir la réduction des effectifs de l’A.L.N. En ce qui concerne la néo‑bourgeoisie, constituée à la faveur de la course aux places et à l’imitation des Européens, l’élément psychologique est plus important que l’élément économique.

Cette bourgeoisie existe donc, c’est un fait, quoiqu’elle soit moins développée dans le Constantinois et l’Algérois qu’en Oranie. Mais le processus de sa formation est assez normal, et il ne faut pas regretter qu’il se soit produit, car un mouvement révolutionnaire se déterminant toujours contre quelque chose, c’est contre la néo‑bourgeoisie des « salaires à 5 000 F par mois » que va se déterminer le mouvement populaire du prolétariat avancé. C’est aussi sur elle que va pouvoir s’exercer la critique des intellectuels algériens Influencés par l’analyse de Fanon.

Je voudrais insister sur l’énorme force révolutionnaire qui anime encore le peuple algérien, même si elle est très diffuse, même si l’on ne voit pas bien ses objectifs, et je vais donner trois exemples du rôle décisif que peut jouer cette force dans certaines situations.

Premier exemple : en août dernier, lorsque la crise du F.L.N. a tourné en affrontement armé entre factions opposées, c’est le peuple qui, aux cris de Barakat (assez) a imposé à ses dirigeants une solution de compromis, les Algériens n’ont pas hésité, dans la Casbah, à se jeter au‑devant des balles des combattants rivaux, et dans le Sud Algérien, à Boghari, à se coucher en travers de la route pour empêcher le plus longtemps possible un contact meurtrier entre « djounouds » de la Willaya 4 et soldats de Boumedienne. C’est un cas très rare et peut‑êtr unique, où l’on a pu voir un extraordinaire courage physique mis au service, non pas d’une action guerrière, mais d’une action essentiellement politique.

Deuxième exemple : les élections à l’Assemblée constituante algérienne. Là encore le peuple algérien a montré sa force révolutionnaire, en même temps que sa maturité politique en adoptant une attitude que l’on peut résumer ainsi : Nous votons massivement pour la liste unique F.L.N. qui nous est proposée pour avoir enfin une Assemblée et un gouvernement, car il faut absolument mettre fin à l’anarchie, mais si nous tenons à avoir devant nous des autorités responsables, c’est pour pouvoir suivre leur action, les contrôler et éventuellement les critiquer.

Dernier exemple enfin : Ben Bella a pris des mesures vraiment révolutionnaires, la législation des biens vacants, les comités de gestion dans les campagnes par exemple. Toutes les transactions faites avant l’indépendance et qui visaient au passage des pouvoirs des privilégiés ruraux européens à des privilégiés ruraux musulmans ont été annulées et l’on a constitué des comités de gestion des biens vacants qui sont l’embryon d’une formule coopérative de réforme agraire. Un mouvement identique s’amorce dans les villes avec les comités de gestion industriels. Le potentiel révolutionnaire de l’Algérîe existe donc et il se trouve exprimé pour l’instant dans l’auto‑gestion ouvrière. Mais si ce mouvement existe, il est limité actuellement par la crise économique et par l’insuffisance des moyens d’action, et c’est là que la coopération peut intervenir. Elle peut se brancher sur les perspectives révolutionnaires qui ont, à mon avis, de très larges chances étant donné la maturité politique ‑d’instinct, sinon élaborée ‑ et l’élan révolutionnaire du peuple algérien.

LEFORT : Je voudrais revenir sur le problème de cette société révolutionnaire ou non ‑révolutionnaire. Car ce terme me paraît recouvrir une équivoque fondamentale, que je ne chercherai d’ailleurs pas tant à dissiper qu’à mettre en évidence. On a investi dans l’indépendance algérienne depuis des années une passion révolutionnaire qui est le fait des Algériens et de la gauche française. Mais les acteurs avaient un objectif qui n’était pas seulement nationaliste, il y avait derrière une véritable bataille sociale, une lutte contre l’oppression et pour la revendication de la terre. Il ne faut donc pas conclure hâtivement que la révolution algérienne avait fait son objectif simplement de se débarrasser des colonisateurs. Elle était en réalité beaucoup plus profonde, mais il est vrai aussi qu’elle n’avait pas d’idéologie structurée. Ce qui lui en a tenu lieu, c’étaient des thèmes extraordinairement simples, qui se sont avérés, au lendemain de la victoire, tellement imprécis que, en un moment où il n’était pas question de pouvoir accomplir immédiatement une réforme agraire, on ne savait quelle réalité ils recoupaient ou rejoignaient.

On a parlé, avec raison, d’une idéologie de type Fanon : idéalisation de la révolution paysanne, mythe de la fraternité, parti unique dans lequel toutes les tâches se décideraient collectivement. La question que nous avons à nous poser est celle‑ci : la critique de la gestion du nouvel Etat algérien n’est‑elle pas faite au nom de l’ancien mythe révolutionnaire, c’est‑à‑dire au nom de l’idée d’une société algérienne vraiment révolutionnaire qui forgerait des institutions authentiquement socialistes? En fait cette révolution socialiste n’a existé nulle part. Bourdieu a fait une opposition entre la révolution impulsée par la masse paysanne et la révolution de type rationnel. Cette opposition doit être relativisée, car nulle part le prolétariat n’a réussi à façonner une société à partir d’un modèle socialiste, ni à forger des institutions authentiquement démocratiques.

Si l’on peut interpréter le parti unique comme une instance qui entretient la magie en instaurant un ordre purement fictif et qui, sans résoudre les véritables problèmes, n’offre que des débouchés imaginaires ‑ tels que l’arabisme ‑ on peut se demander si dans d’autres cadres où nous avons affaire à une société industrielle, le parti unique, l’Etat monolithique est bien l’expression de la rationalité prolétarienne. L’Algérie se pose à elle‑même des problèmes extrêmement difficiles à résoudre, singuliers, mais elle nous confronte, semble‑t‑il, à des problèmes politiques qui ne sont pas étrangers aux nôtres. Une fois opérées toutes les transpositions nécessaires, le problème politique de l’Algérie apparaît comme notre problème. En ce qui concerne la constitution d’un Etat, les rapports de l’Etat avec la société, l’encadrement de cette société, il est quelques modèles auxquels nous revenons toujours. Les Algériens apparemment essaient de rejoindre l’un de ces modèles, ou de faire un compromis entre deux d’entre eux, l’un de type bureaucratique, l’autre de type bourgeois. Mais doit‑on nécessairement passer par ces modèles ? La discussion est‑elle bien intéressante à ce niveau ? Au lieu de considérer seulement l’idéologie du nouvel Etat, ne faut‑il pas rechercher dans la société algérienne des noyaux de politisation actifs, vivants, qui soient aussi des moyens de contestation ?

Lentin a donné quelques très bons exemples de maturité instinctive de la population, mais nous ne savons pas s’il y a des noyaux de politisation, c’est‑à‑dire des gens qui se posent le problème au niveau où, par exemple, nous le posons nous‑mêmes lorsque nous en discutons. Pour ma part, je le suppose, pour avoir rencontré des Algériens. Il y a des hommes qui ont conscience de la nécessité de certaines fonctions remplies aujourd’hui par l’Etat, ou par le Parti, mais qui cherchent néanmoins à introduire des éléments de gestion collective, de résistance à l’autoritarisme, de libre circulation des informations et de libre expression de la pensée. Il me semble que nous n’avons pas assez fait droit à ces éléments, parce que nous nous laissons persuader que dans le cas d’un pays sous‑développé, la démocratie ne peut exister, qu’il faut de toute nécessité le parti unique, la bureaucratie d’Etal, etc.; alors qu’en réalité, personne n’a calculé le coût social total de l’abandon de certaines formes de démocratie et de l’étouffement des initiatives de gestion locale et de résistance à l’autoritarisme de l’Etat. Il semble pourtant que l’on ait entrevu, en Kabylie par exemple, quelque chose qui ne ressemblait pas au ben bellisme, une résistance qui témoignait de revendications démocratiques fondamentales et qui peut‑être d’ailleurs communiquait profondément avec une tradition.

Pour conclure, je ne suis pas convaincu ‑ et je ne suis pas d’accord avec Bourdieu sur ce point ‑ que ce que nous appelons démocratie soit de toute nécessité lié à un certain mode de production et à un certain type de mentalité directement caractéristiques de la société industrielle moderne. Dans quelle mesure même les éléments magiques, quand ils se développent sur le terrain du travail paysan, n’ont‑ils pas une efficacité et dans quelle mesure ne peuvent‑ils être des véhicules de socialisation et de coopération humaines ? je ne suis pas prêt à le trancher. Je crois que dans cette société hétérogène qu’est la société algérienne, la démocratie doit être saisie par tous les bouts, à tous les niveaux.

LA COOPERATION FRANCO‑ALGERIENNE

JACOB ‑ On parle beaucoup en ce moment de la coopération. M. Ben Bella déclare qu’elle constitue une « impérieuse nécessité ». M. Jeanneney affirme que la France est décidée à respecter ses engagements « dans les conditions prévues ». Tout, en fait, reste à faire et, à quelques exceptions près, la coopération franco ‑algérienne est encore au point mort. Pourquoi en sommes‑nous là après quatre mois d’indépendance ? Il y a à cela deux raisons essentielles.

D’une part, les choses ne se sont pas passées comme on l’avait prévu à Evian. Le gouvernement français ne s’est pas trouvé devant les mêmes interlocuteurs, ni en face d’un parti qui « tienne » le pays aussi bien qu’il avait pu le croire. D’autre part, la politique francaise à l’égard de l’Algérie procède autant, à son niveau le plus élevé, de l’idée de dégagement que de l’idée de coopération, et cela se retrouve chez les fonctionnaires qui ont vocation d’organiser la coopération, à tous les échelons de la hiérarchie. La politique de coopération n’est donc pas définie du côté français, et ceux qui sont chargés de l’appliquer n’ayant pas de directives précises, cette incertitude sur le fond interdit pratiquement toute réalisation d’ensemble dans les faits.

Un des résultats de cette indétermination est que les relations nouvelles entre la France et l’Algérie ont tendance à se poser surtout en termes de contentieux. Certes ‑ et notamment parce qu’il reste des Français en Algérie ‑ la France est obligée d’intervenir, mais ses interventions revêtent uniquement un caractère de dépannage, aussi bien dans le secteur public que privé. Ces dépannages très localisés constituent une soupape de sûreté, mais ne résorbent pas les obstacles réels.

On mentionnera, parmi ces derniers, l’influence de certaines personnes maintenues en fonction en Algérie et qui ne se placent pas du tout dans une optique de coopération. Leur présence n’interdit pas les opérations provisoires de dépannage, mais elle bloque parfois la signature d’accords ou de conventions durables.

 Si l’on veut mettre fin à cette situation, deux conditions paraissent fondamentales. La coopération ne peut être statique, elle ne peut servir à maintenir un état de choses. Elle doit donc être conçue en fonction d’une progression, d’objectifs lointains. La coopération, ensuite, doit être d’autant plus sincère qu’elle veut être étroite. Si l’on ne peut aboutir à une communauté d’objectifs, du moins est‑il indispensable d’obtenir leur acceptation réciproque. Ce qui suppose que ces objectifs, de part et d’autre, soient avouables. Aussi bien du côté français que du côté algérien, cela peut conduire à quelques révisions. je ne suis pas sûr non plus qu’il puisse exister actuellement une véritable communauté d’objectifs entre la France et l’Algérie. Nous avons à établir des relations entièrement nouvelles avec un pays auquel nous étions liés de façon tout à fait différente. La France n’est pas plus au service de l’Algérie que l’Algérie n’est au service de la France, et en raison de l’opposition fondamentale entre colonisé et colonisateur, les intérêts de la France et de l’Algérie seront encore longtemps divergents.

Pourtant il faudra surmonter ces contradictions et, pour la France, prendre les Algériens, en définitive « comme ils sont ». Encore faut‑il qu’eux‑mêmes parviennent à se définir, et d’abord politiquement. Je pense que l’on court un risque en faisant dépendre l’avenir de la révolution algérienne des impératifs économiques du moment, ne serait‑ce que parce que la situation actuelle de l’Algérie est provisoire, qu’elle est la résultante d’une période de domination coloniale et surtout de la guerre. Faire dépendre la définition d’une ligne politique des impératifs économiques du moment risque d’aboutir à une construction très tôt remise en question.

Il faut essayer de comprendre ce qui se passe en Algérie, ce que sont les Algériens, ce qu’ils veulent. Lorsque nous verrons la réalité de la réforme agraire, du socialisme, de la nationalisation des moyens de production, il faudra considérer les choses en face. La question qui se pose est de savoir si nous serons capables de supporter cette découverte sans renoncer. C’est à mon sens un problème de politique intérieure française, et je crains que le régime actuel ne soit pas apte à la coopération avec un régime socialiste algérien. Les accords d’Evian prévoyaient le maintien en Algérie de 6 à 700 000 Français, il en reste actuellement 250 000, et d’ici quelque temps on admettra sans doute facilement que le gouvernement se désintéresse d’une Algérie jugée trop « révolutionnaire ». Il est douteux également que dans le secteur privé on soit disposé à tous les efforts d’adaptation nécessaire. Il a été envisagé, par exemple, dans certains cercles d’installer des usines en Algérie, étant entendu qu’au terme d’une période d’amortissement du capital investi les installations deviendraient la propriété de l’Etat. Mais cela suppose une transformation de la pensée capitaliste pour laquelle peu de chefs d’entreprises paraissent encore mûrs. Ce sont donc des révisions profondes qui, à bien des points de vue, nous seront demandées. Mais je ne pense pas qu’une réelle « coopération » franco‑ algérienne puisse se réaliser à moindre prix. La question est de savoir si nous y tenons et de préciser l’intérêt réel que nous y trouvons.

BOUBAL : Vous avez dit qu’il fallait que les Algériens définissent leurs objectifs. Mais ne croyez‑vous pas qu’il serait bon que nous nous définissions nous‑mêmes, et que nous définissions nos objectifs vis‑à‑vis de l’Algérie ? On peut concevoir que le régime capitaliste français espérait voir s’instaurer un régime néo‑capitaliste, mais la gauche française ne pourrait‑elle pas essayer de faire quelque chose de constructif au sujet de cette coopération, en allant un peu plus loin que des objectifs économiques immédiats d’industriels ?

COHEN : On a posé le problème de ce que pouvait l’Etat, mais il est des choses que seuls les individus peuvent faire, sur le plan de l’enseignement par exemple. Les Algériens ont été surpris du peu d’empressement marqué par les jeunes de l’U.N.E.F. et du P.S.U. à venir enseigner en Algérie.

BOUBAL : Cinq mille dossiers de volontaires sont actuellement déposés rue de Bellechasse, parmi lesquels cent seulement ont été acceptés.

L. : Il faut préciser que celle situation est le fait des Algériens. Non pas, d’ailleurs, que les candidatures qui ont été recueillies sur le plan officiel se heurtent à un barrage ou à de la mauvaise volonté de la part de ceux‑ci, mais plutôt à une paralysie de circuits qui ne leur sont pas familiers.

M. : Actuellement, le gouvernement algérien est disposé à accepter toutes les candidatures, mais c’est la procédure citée par M. Jacob qui empêche l’accélération de la remise des dossiers. Les demandes qui sont transmises par l’U.N.E.S.C.O. partent rapidement. En ce qui concerne le Ministère de l’Education Nationale, la procédure est si longue et si hasardeuse qu’on se demande s’il n’y a pas un freinage délibéré.

LENTIN : En ce qui concerne la coopération, il est évident que, pour l’instant, la politique française est absolument incohérente. Depuis les accords d’Evian, le général de Gaulle a fermé le dossier et ne s’occupe plus beaucoup de l’Algérie. La ligne officielle est la coopération, mais on observe un peu partout un esprit de « dégagement ». Malgré cela, je ne crois pas que la coopération soit sans perspectives, parce qu’il fautconsidérer les intérêts réciproques. Les Algériens sont contraints, dans une certaine mesure, à la coopération, et les Français y ont un intérêt politique et culturel. La notion d’intérêt joue également sur le plan économique. Même si l’économie algérienne s’organise selon un système socialiste d’auto‑gestion ouvrière et de coopératives, un accord peut être conclu avec les industriels français, dans la mesure où l’on garantira à ceux‑ci des profits à court terme et le rapatriement des bénéfices. Il n’y a pas, au départ, antinomie entre socialisme et coopération, même sur le plan du strict intérêt capitaliste. Il faut donc convaincre de nombreux cadres influents dans le système français que, même en système capitaliste, il n’y a pas antinomie entre les perspectives socialistes vers lesquelles va s’orienter l’Algérie et l’intérêt des entreprises privées françaises.

Sur le plan de la coopération individuelle, des efforts doivent être faits pour aider au recrutement des enseignants et des cadres moyens dont l’Algérie a un besoin extraordinaire en ce moment. Il y a un travail d’information à faire auprès du publie, mais il ne faut pas, là non plus, séparer la notion d’intérêt de la notion d’aide morale.

ROSENBERG : La réalité algérienne nous fait toucher du doigt la réalité française. Nous sommes dans un système capitaliste qui ne peut aider un système socialiste à s’instaurer si près de ses frontières. Il va au contraire chercher à le freiner. La coopération se fera difficilement ou même ne se fera pas. Mais dans ce cas il faut s’attendre à ce qu’un autre pays la réalise à la place de la France.

LA DEMOCRATIE DANS L’ALGERIE NOUVELLE

LENTIN : Je voudrais répondre à l’intervention de Claude Lefort qui tournait autour de l’idée de la démocratie dans la Révolution algérienne. J’ai cité en effet la capacité révolutionnaire du peuple algérien, mais il y a également un courant très fort en faveur de la démocratie, dans son sens le plus élémentaire, c’est‑à‑dire en faveur du libre choix des hommes appelés à représenter ce peuple algérien. Il existe, en Algérie, une tradition ancienne, celle du clan, qui amenait à favoriser les membres de la même tribu, de la même famille, de la même région. Actuellement ce mouvement est, dans une certaine mesure, en régression et il y a, dans la population, une soif très grande du choix démocratique, et d’élections à tous les échelons. Je crois donc qu’il faut s’attendre à des événements importants lors du prochain congrès F.L.N., et d’autant plus intéressants que ce congrès aura lieu dans un contexte difficile économiquement, et que le problème du parti unique s’y posera. Pour l’instant on a mis en place un appareil de parti vertical, d’ailleurs assez réduit. Mais, dans l’esprit des dirigeants actuels, toutes les nominations doivent être avalisées par un congrès et des élections à tous les échelons. On verra alors si l’appareil provisoire s’implantera définitivement et intégralement on si, au contraire, il y aura un vaste mouvement politique. On verra alors aussi comment se constituera le parti F.L.N. et comme il fonctionnera. Le problème de la démocratie est donc posé, alors qu’il existe une forte tendance démocratique dans la population algérienne.

SAVIGNON : Les problèmes posés par le parti unique en Algérie sont au centre de toutes les préoccupations. Qu’il s’agisse de l’édification d’un Etat centralisé, des efforts pour impulser et faire appliquer une politique économique cohérente, des rapports entre les diverses tendances ou les divers groupes qui s’opposent depuis l’indépendance, il semble que le parti unique doive apporter ou permettre une solution des difficultés. Devons‑nous le penser ou non ? Cette question a d’autant plus d’importance que le parti unique nous est présenté dans toute l’Afrique, et plus généralement dans le tiers‑monde, comme l’instrument privilégié de l’émancipation des jeunes Etats. Les conditions du sous-développement rendent‑elles nécessaire cette formule, ou bien d’autres facteurs sont‑ils en cause ? Le problème du parti unique ne contraint‑il pas de poser d’une façon plus générale celui de la démocratie? La question d’ailleurs excède les données algériennes. Un prochain débat la reprendra à propos du parti communiste en U.R.S.S., c’est‑à‑dire du parti unique dans une société industrielle avancée.

LENTIN : Je voudrais éclairer le débat sur le plan historique par une analyse plus approfondie du concept de parti unique en Algérie. Comme je l’ai dit déjà, en Algérie, les divisions ont toujours existé, elles ont été profondément ressenties par la population et exploitées par les adversaires de l’émancipation algérienne. L’insurrection, qui avait d’abord pour but de réunifier dans l’action les différentes tendances nationales, a été lancée par des hommes nouveaux, suivis par les masses, et qui ont laissé à l’écart les Messalistes toujours irréductibles à l’idée de parti unique. Le P.C.A. lui‑même a été très tenté, malgré ses théories marxistes- léninistes, de faire des « ouvertures » pour que les militants communistes puissent se fondre dans l’armée, sinon dans le parti F.L.N. On observe donc au début une forte tendance à l’unité, tendance qui s’est confirmée au moment du Congrès de Tripoli où la transformation du F.L.N. en parti unique était à l’ordre du jour. Puis la crise a éclaté, rompant l’unanimité. Pourtant les chefs des deux tendances qui s’opposaient, Ben Bella et Boudiaf, étaient partisans tous deux du parti unique, mais ils ne le concevaient pas de la même manière. C’est à la faveur de cette rupture que le P.C.A. a pu s’implanter, constituer quelques cellules, disposer d’organes de presse.

Un autre phénomène s’est manifesté : la création d’un parti clandestin, le Parti Révolutionnaire Socialiste, où militent des syndicalistes, des étudiants. Cependant on ne sait pas très bien si ce parti voudraitprendre la place du parti unique ou s’il veut tenir sa place dans une gamme de partis.

Aït Ahmed, autour de qui se cristallise une certaine opposition légale, à l’Assemblée algérienne, continue à se montrer partisan du parti unique. Son objectif semble être de lutter à l’intérieur du F.L.N. pour changer l’orientation de celui‑ci. Actuellement, il s’opère une mise en place verticale du parti et les gens de l’opposition craignent que par des interventions diverses les élections soient assez fictives et confirment les gens désignés par le sommet. Il n’empêche que, actuellement, l’idéologie du parti unique est en plein triomphe en Algérie. C’est au nom du parti unique que le F.L.N. a interdit le P.C.A., plus que par simple anticommunisme. L’argument principal en faveur du parti unique est l’efficacité. Mais il ne faut pas que le parti unique soit une abstraction, il faut qu’il soit adopté par les masses.

Pour ma part je crois que la solution idéale ‑ mais elle n’est pas pour demain ‑ serait un front unique de partis, qui s’uniraient à partir d’un élément commun autour duquel l’action s’organiserait. Les points sur lesquels les partis seraient en désaccord pourraient être arbitrés par des élections au scrutin uninominal. L’un de ces points, très délicat, pourrait être le problème de la laïcité. S’il y avait ces élections, on peut présumer que la tendance laïque l’emporterait par exemple en Kabylie et la tendance islamique dans la région de Tlemcen. On arriverait ainsi à un équilibre des deux courants, qui faciliterait, sur le plan national, l’application d’un programme commun à tous les partis.

LE PARTI UNIQUE ALGERIEN ENTRE LES TRADITIONS ISLAMIQUES ET AFRICAINES ET LES TENTATIONS DEMOCRATIQUES DES SOCIETES INDUSTRIELLES

NORA : Je crains que Lentin ne théorise un peu à partir de concepts qui nous sont familiers, mais qui sont étrangers à la réalité algérienne. Cette génération de l’O.S. [les “22”] qui a déclenché l’insurrection et dont l’un des membres est au pouvoir, concevait la lutte politique comme l’un des aspects importants, mais peut‑être secondaires de ce qu’elle appelait « une révolution », et qui était, en réalité, comme une restauration de la personnalité algérienne, une aspiration à la pureté beaucoup plus qu’à l’indépendance. Cette ascèse s’articulait sur ces conceptions islamiques. Il n’est évidemment pas question de reprendre ici des arguments réactionnaires comme une lutte contre l’Infidèle telle qu’elle excluerait la participation de Français incapables de partager l’authenticité algérienne. Mais il est à mon sens capital, et davantage possible aujourd’hui de comprendre nous‑mêmes et de faire comprendre autour de nous ce que signifie, en milieu musulman algérien, la vie politique en général et le parti unique en particulier. Un exemple ‑ la crise du mois de juillet dernier où nous avons vu une crise « politique », ‑ mais dont le relief était beaucoup plus accusé qu’une simple crise ministérielle ‑ c’était, en profondeur, une sorte de grand « revivol » de tous les problèmes de la révolution algérienne depuis quinze ans !

Pour revenir au parti unique, il est sans doute très important de souligner le caractère profondément « restaurateur » du mouvement révolutionnaire algérien. Dans les origines, on connaît le rôle initiateur des Oulémas, ce grand élan de restauration d’un Islam unitaire sous le simple aspect culturel, linguistique et religieux. Pour ces hommes qui en ont subi l’influence, c’est‑à‑dire une grande partie des membres de l’O.S., l’Algérie nationale était sans doute, dans les profondeurs de la conscience, beaucoup moins le but direct que la conséquence naturelle d’une réaction plus profonde, affective et viscérale, à toutes les formes d’une oppression coloniale qu’ils ressentaient comme une amputation. Si l’on veut bien tenir compte de cette continuité psychologique, il faut conclure que les partis multiples supposent une mentalité très étrangère aux Algériens. Le parti unique s’articule sur une mentalité arabo‑algérienne, et sa nécessité naturelle a paru confirmée par les conditions de la lutte. On a l’impression que les Algériens vont se saisir de tous les « prétextes politiques » (et ils n’en manquent pas) pour justifier les formes d’un parti unique, mais au fond c’est à bien des égards, et sans solution de continuité, la transposition dans la communauté politique et nationale de la vision unitaire qui préside à la communauté islamique.

ANCIER : L’explication que nous donne Pierre Nora des motivations de l’O.S. et des difficultés qu’elle a rencontrées pour l’intégration des Centralistes semble beaucoup plus une analyse du subconscient des militants de l’O.S. qu’une étude basée sur une documentation précise.

Le problème se pose sur le plan historique. Lorsque l’O.S. lance son mouvement en décembre 1954, on peut se demander quelle audience il aura dans l’ensemble de la population. En fait, s’il est au début relativement suivi dans les villes et les casbahs, la répression policière s’y fait rapidement sentir. Ce sont alors les masses paysannes qui vont soutenir le mouvement et donner sa consistance à la Révolution. Dès ce moment le problème est posé : c’est le sous‑prolétariat rural qui va faire « sa » révolution. Mais je ne suis pas sûr qu’elle ait une coloration islamique. je ne dis pas que l’idéologie n’existait pas, mais l’indépendance pouvait à elle seule déterminer le mouvement. Je ne crois pas que ce qui caractérisait les partisans, c’était un retour aux sources qui aurait été une sorte de réactionnarisme actif. Ils étaient plutôt des éléments actifs d’une laïcisation de l’Islam. Ils voulaient une purification de la compréhension de l’Islam et une orientation vers ce qu’ils appelaient en arabe une « démocrata » et une laïcisation nécessaire. Dans ce qui été le dernier état de messalisme, du M.T.L.D. et la constitution de l’O.S., cette notion d’islamisme rémanent n’a pas semblé aussi claire que Pierre Nora le disait.

NORA : Lorsque je parlais de « restauration islamique » je voulais dire que les Algériens avaient l’habitude séculaire d’une vue du monder unitaire et même totalitaire, d’un monothéisme intransigeant, d’une confusion du temporel et du spirituel et que même une Algérie « laïque » aurait cette forte tradition. Or, il n’y a pas de schisme dans l’Islam. L’idée, de partis multiples aurait quelque chose d’hérétique, s’il pouvait d’ailleurs y avoir « hérésie » en Islam.

LENTIN : Les militants de l’O.S. dans les villes étaient, pour, la plupart, des « laïques ». La raison profonde de leur révolte fut la perte de confiance dans les moyens démocratiques pour obtenir l’indépendance. Les moyens politiques se révélant inefficaces, ils ont eu recours à l’insurrection armée. Ce n’est que lorsque la répression les a amenés à se réfugier dans les campagnes qu’ils ont découvert la potentialité islamique et révolutionnaire des masses paysannes. Il est certain que ces masses sont entrées dans la lutte parce qu’elles voulaient la restauration de l’Islam. Mais pour les gens de l’O.S., il s’agissait plus d’un moyen tactique que d’une adhésion profonde. Il faut dire cependant qu’en période de guerre la tendance religieuse se développe généralement. Aujourd’hui, la paix étant faite, l’Islam est menacé, dans une certaine mesure, par cet appétit de jouissance et de modernisme dont parlait Cohen, il faut donc tenir compte de cette volonté de restauration de l’Islam, d’autant plus que la conception islamique est une conception globale, totalitaire, où le temporel et le spirituel se confondent, et qu’elle est profondément enracinée dans le peuple algérien. En ce qui concerne le parti unique, c’est une conception qui est naturelle dans les masses rurales, mais à condition que les chefs restent unis. C’est pourquoi les querelles au sein du F.L.N. ont déclenché une crise aussi grave. Mais cette crise comporte certains aspects positifs en ce sens qu’elle a « cassé » certains mécanismes islamiques trop sommaires du parti unique en Algérie.

COHEN : Au cours des séjours récents que j’ai faits en Algérie, j’ai entendu bien des discussions entre musulmans sur la situation économique, sur le problème de la scolarité, mais je n’ai jamais entendu parler de l’Islam. L’arabisation a eu surtout un aspect dialectique, les musulmans ont été opprimés en tant qu’Arabes. Comme toute minorité opprimée, ils avaient le choix entre deux possibilités : disparaître en se fondant dans la majorité ou au contraire s’affirmer en s’opposant fortement à ceux qui les opprimaient. En face des Européens, ils se sont donc réaffirmés en tant qu’Arabes. Puis ils sont passés du concept d’Arabe au concept d’Algérie.

LENTIN : Ce que vient de dire Jean Cohen est très juste. Il faut bien distinguer cet islamisme assez retardataire, puisqu’il est celui de masses rurales arriérées, de celui de l’Egypte par exemple. L’idée de « nation arabe » ne prend pas en Algérie. Alors que la notion d’arabisme est offensive en Egypte, elle serait plutôt défensive en Algérie. L’Algérie indépendante aurait pu être une société multinationale, mais du fait du départ des Européens et de l’effondrement économique du pays, le problème de l’arabisme s’est posé en termes nouveaux et vigoureux. Cela dit, Ben Bella ne peut proposer « la nation arabe » parce qu’il est conscient de la réalité algérienne, mais il reste néanmoins assez proche des conceptions du Caire. Le problème du parti unique est directement lié au problème de l’arabisme, en ce sens que, si l’unité politique se fait à la tête du F.L.N., la tendance normale des masses islamisées sera de suivre et d’accepter très facilement ce parti unique, la revendication « pluraliste » étant alors seulement le fait des Kabyles et du prolétariat qui est en France.

LEFORT : je ne suis pas sûr que le phénomène islamique permette de rendre compte du courant en faveur du parti unique. L’embryon de la révolution a été le mouvement messaliste au sein duquel la composante islamique existait, mais elle n’y était pas dominante. On trouve un peu partout l’ancrage du parti unique dans une idéologie, qui n’est pas forcément islamique, mais totalitaire, c’est‑à‑dire suppose une vue unitaire du monde, cherche à instituer une société homogène. Sans faire de paradoxe, en rapprochant l’idéologie islamique de l’idéologie communiste, on peut dire que le communisme lui‑même n’était pas préparé à subir un schisme. Le parti unique est né dans les sociétés communistes parce qu’il était impensable que l’idéologie prolétarienne puisse engendrer à l’intérieur d’elle‑même des divergences. C’est au nom de motifs proprement idéologiques que l’on a écrasé des oppositions qui semblaient porter une menace contre l’unité et la pureté prolétariennes. Cette observation a son importance, parce que le problème revient à se demander si ce qui devient déterminant, à partir du moment où la révolution a été faite, ce n’est pas l’écrasement des oppositions.

Nous ne devons pas faire un fétichisme à l’envers, et opposer au parti unique la pluralité des partis comme si cette dernière formule avait une vertu intrinsèque. En fait, derrière ce débat, se cache un autre problème, celui de l’insertion de l’Etat dans la Société. Le parti unique est toujours l’expression d’un Etat qui cherche à s’enraciner dans toutes les couches de la société, à ramener toutes les activités sociales à un dominateur politique commun. C’est le cas aussi bien pour les partis uniques de type néo‑bourgeois que pour ceux de type « communiste ». Le danger que fait courir le parti unique, c’est d’ignorer la diversité sociale réelle. Celle‑ci ne peut pas être résorbée artificiellement, sinon au prix d’un gaspillage de forces humaines considérable. C’est ce qui a été mal compris dans les sociétés sous‑développées. L’homogénéisation idéo logique n’engendre pas l’homogénéisation sociale. La diversité peut être comprimée, mais elle réapparaît ensuite et pose alors des problèmes redoutables. Dans toutes les situations historiques analogues, la même expérience se reproduit. Si on ne fait pas droit aux différents courants sociaux, le système du parti unique développe sa logique et aboutit au totalitarisme, c’est‑à‑dire à la réduction à une identité imaginaire de toute la diversité sociale.

LENTIN : Il est évident que, dans les sociétés industrielles, le parti unique peut être critiqué non seulement sur le plan de la démocratie, mais aussi sur celui de l’efficacité économique. L’emprise de l’Etat entraîne une bureaucratie qui réduit les hommes à l’état de robots et le système perd finalement de son efficacité. Le problème capital qui se pose pour préserver la diversité sociale, c’est celui de l’autonomie des organisations de masse. Il faut faire en sorte que chaque organisation de masse ne soit pas seulement un organe de transmission du parti, mais qu’elle représente véritablement les aspirations de la masse qu’elle représente, dont le parti doit tenir compte et faire la synthèse. C’est dans ce sens que doit s’orienter notre action. L’enjeu principal des débats qui vont se dérouler en Algérie durant ces prochaines années, c’est le sort du syndicalisme, soit qu’il devienne un simple rouage de l’Etat, soit, au contraire, qu’il devienne un syndicalisme oppositionnel, soit qu’il constitue une force gouvernementale, mais une force dotée d’une certaine autonomie. Cette troisième solution est, à mon sens, la meilleure, et il faut espérer que ce sera celle qui triomphera.

COHEN : Je crois que le mot « parti » n’a pas le même sens en Algérie et en France. En France le parti a deux fonctions, l’une politique, l’autre philosophique. En Algérie, c’est plutôt une administration parallèle, plus souple que l’administration d’Etat et cela correspond tout à fait aux besoins actuels de ce pays. Les décisions prises par le bureau politique depuis l’indépendance sont, dans l’ensemble, assez satisfaisantes. Je reconnais qu’en prenant position pour le parti unique, je renonce dans une certaine mesure à la démocratie, mais je crois qu’il faut s’y résigner.

ANCIER : Je voudrais revenir à la situation de l’Algérie au lendemain de l’indépendance. Ce qui caractérise l’Algérie à cette époque, c’est la sous‑administration. Le colonialisme l’avait laissée sans aucune organisation administrative réelle, et le départ massif des Européens ouvrait la voie à la congolisation. Si la révolution n’avait pas pris cet aspect sauvage, on aurait pu assister à une organisation extérieure qui aurait prévu l’encadrement des populations et évité certaines erreurs. Je pense, avec Jean Cohen, qu’il faut à l’Algérie une administration qui s’adapte aux circonstances et aux différences locales. Le bureau politique du F.L.N. définit en ce moment ses premiers objectifs, qui seront pro­bablement la création d’un Etat, l’encadrement des populations. Il est certain que ces objectifs ne seront pas atteints sans une déperdition d’énergie, mais il est nécessaire d’instituer un gouvernement central. je ne me dissimule pas que cela peut conduire au totalitarisme, mais je vois aussi les difficultés devant lesquelles se trouvent les dirigeants algériens, et qu’il est impossible de laisser ce pays sans administration.

LEFORT : Ce que vient de dire Charles Ancier éclaire le débat. Selon lui, le parti unique est une nécessité, quels que soient ses méfaits. Mais je crois qu’il est dangereux de confondre plusieurs exigences : la nécessité de créer une administration n’implique pas la création d’un parti unique. On peut admettre que dans la situation actuelle de l’Algérie, il soit nécessaire d’avoir  un parti capable de prendre des mesures immédiates en l’absence d’une administration ‑ d’en jouer le rôle ‑ mais cela n’implique pas qu’il y ait, derrière, l’idéologie du parti unique. Une équipe du parti peut, par exemple, prendre dans une telle région les initiatives pratiques qui s’imposent. Mais il s’agit de savoir si cette équipe traduit une politique définie qu’elle applique en toutes circonstances, si elle véhicule certains mots d’ordre à l’exclusion de tous les autres, ou bien si elle a la liberté d’improviser une réponse adaptée à la situation.

Il faut aussi savoir quels sont les rapports à l’intérieur du parti. Le parti unique engendre en fait une idéologie qui aboutit toujours à masquer les divergences et pour cela à masquer les problèmes locaux, c’est‑à‑dire qu’il aboutit à dissimuler les revendications dès lors qu’elles vont à l’encontre de sa politique. Lorsqu’il y a idéologie du parti unique, il y a idéologie de l’identité, et à partir de ce moment tout le potentiel d’initiative, d’adaptation, de souplesse du parti se convertit en son contraire. On peut concevoir un parti unique de fait qui n’ait pas l’idéologie du parti unique, ‑ c’était le cas en Algérie avant que n’éclatent les divergences, ‑ mais il faut dénoncer les fausses évidences d’efficacité, d’encadrement de la population qui se tournent en leur contraire parce qu’elles sont destinées à masquer la pluralité des situations et les conflits effectifs. Il faut que les éléments les plus lucides ne renoncent pas à la critique, face à la menace que fait peser le parti sur la démocratie.

FREMINET : Je voudrais exposer la théorie du parti unique telle qu’elle a été appliquée dans certains Etats de l’Afrique noire. Sous la domination coloniale la population africaine était politiquement « atomisée », les individus se trouvaient sans défense devant les structures importées par la colonisation. Sous l’action du R.D.A., les populations ont participé un peu plus à la vie politique, mais il s’agissait là d’une minorité. Au moment de l’indépendance, les gouvernements se sont trouvés devant l’alternative suivante : préparer des structures nouvellespermettant une émancipation réelle du pays ou maintenir l’ancien système. Un seul pays a réussi à implanter ces structures nouvelles : la Guinée, où les deux partis existant ont fusionné dans un élan national et formé un parti unique. On peut dire que le parti unique apparaît aux populations comme une nécessité à partir du moment où l’urgence des périls est telle qu’elles ne voient comme solution que de s’unir. Peu à peu tous les gouvernements se sont ralliés à cette formule du parti unique, parce que les sociétés africaines ont une attirance pour les décisions prises à l’unanimité et parce que, à travers le parti unique, certains membres de ces gouvernements espèrent, par un système de contrainte, faire un travail impossible dans le pluralisme des partis. Selon la théorie de la Guinée, le rôle du parti est celui d’un canal d’information qui, du sommet, informe la masse des problèmes qui se posent puis retransmet au gouvernement l’information reçue de la masse, afin qu’il agisse en conséquence (la réforme de l’enseignement et la planification notamment ont été analysées et résolues de cette manière). Dans l’esprit des promoteurs, ce système correspondait à des notions de personnalité et de dignité africaines, ainsi qu’à des réalités objectives. Il se fonde sur l’idée que la masse est capable de comprendre n’importe quel problème, de prendre une position valable et de s’incliner devant des nécessités supérieures. Il respecte les possibilités de contradiction qui sont résolues par des méthodes de discussion typiquement nègres.

SAVIGNON : Cette intervention montre qu’il y a eompatibilité entre une circulation des informations dans les deux sens et l’existence du parti unique. Le centralisme bureaucratique n’est peut‑être pas une fatalité du parti unique.

LENTIN : Cette situation du parti unique, relais entre la masse et le gouvernement, correspond à une certaine vocation de l’Afrique Noire, mais, en « Afrique Blanche », la conception du parti unique est différente. Lors du congrès du F.L.N. à Tripoli, les membres du C.N.R.A. imaginaient que l’Algérie nouvelle, tout en conservant le meilleur de ses structures anciennes, pourrait disposer d’un appareil d’Etai animé et contrôlé par un parti unique. Or, actuellement, la plupart des militants ont dû s’engager dans l’appareil d’Etat, et le parti unique est embryonnaire. Il existe un bureau politique, mais ce bureau a le plus grand mal à installer les structures du parti. Dans la situation de faiblesse où se trouve l’équipe au pouvoir, le danger est qu’elle réagisse avec un autoritarisme qui aboutirait au totalitarisme, alors qu’une action positive du parti consisterait, au contraire, à laisser faire ces expériences de décentralisation en cherchant seulement à les synthétiser.

GALIFRET : Je voudrais poser deux questions. L’une des solutions proposées au cours des débats est que le parti unique laisse leur auto­nomie aux mouvements de masse. Mais n’y a‑t‑il pas une tendance quasibiologique du parti unique à étouffer tout ce qui lui est étranger?

Par ailleurs, comment Claude Lefort conçoit‑il de faire droit aux différents « foyers de socialité », quels sont‑ils, et quelle est la différence entre cette formule et celle de la démocratie bourgeoise? En Algérie les intérêts particuliers ne sont pas encore cristallisés, organisés, ils n’ont pas encore « secrétés » les appareils politiques chargés de les défendre, la confrontation y est donc possible entre les différents foyers de socialité. Mais la formule est‑elle valable dans un système comme le nôtre?

LEFORT : Ce sont des questions fondamentales auxquelles il est difficile de répondre et il est plus facile de critiquer la réalité que d’apporter des solutions. Il y a en effet une tendance du parti unique à tout réduire à ses propres principes. Dans la mesure où l’idéologie du parti unique est partout présente, il y a danger à donner libre cours au développement de cette tendance. Le problème est d’essayer au niveau de la circulation des idées, des informations, de l’opinion, de propager d’autres thèmes, de telle manière que lorsque les conflits éclatent, ils ne soient pas bloqués, au départ même. Au début de la constitution d’un parti, la résistance est plus facile, parce que les militants se déterminent encore en fonction des idées, alors qu’ils se détermineront plus tard en fonction de leurs intérêts. On a tendance à penser qu’il faut passer par le stade d’un parti unique et fort et qu’ensuite la société s’ouvrira. Or, en fait, c’est au début qu’elle est ouverte et qu’il faut préserver cette ouverture.

Dans une société capitaliste comme la nôtre, fondée sur la propriété privée, sur la lutte des monopoles, comment est‑il possible de trouver une formule qui préserve la diversité et qui ne laisse pas jouer la concurrence aux dépens des exploités? Ce que l’on peut d’abord dire, c’est qu’il n’est plus possible de fonder la critique de l’exploitation et de l’irrationnalité de l’économie sur un modèle positif qui serait celui du socialisme. Il faut convenir que l’entreprise socialiste n’a pas abouti, que l’abolition de la propriété privée et la planification générale n’ont pas eu pour effet de provoquer une véritable gestion collective, et n’ont supprimé certaines contradictions que pour en engendrer d’autres. Cela dit, la fécondité de la critique et de l’opposition demeure.

Dans une société avancée, il y a de plus en plus de groupes qui se créent, d’intérêts qui se fédèrent en face des institutions politiques officielles, il y a de plus en plus d’associations qui fonctionnent comme des groupes de pression prenant en charge les intérêts de diverses couches de la population. Ce phénomène assez nouveau est important pour nous. Il n’y a peut‑être pas de solution « socialiste » comme nous en avons rêvé, mais il y a un nouveau type d’effervescence sociale, de contestation souple, auquel il faut essayer de donner conscience de sa propre force. Il n’est pas possible de donner un modèle positif de démocratie, mais toute notre action doit tendre à ce que notre société soit une société ouverte dans laquelle le conflit soit possible, qu’il ne soit pas étouffé à l’origine par l’autorité de l’Etat ou par un parti toutpuissant. Cela met en cause notamment l’idée d’une planification démocratique qui au départ associerait des représentants autorisés de tous les secteurs de la population, dans I’intention de passer avec eux des contrats et d’obtenir en échange l’arrêt des revendications; je pense qu’une telle idéologie est nocive et que nous devons nous en écarter rigoureusement.

GALIFRET : La lutte sociale a besoin d’un idéal « présenté », et il est certain que pour nous, à qui le problème du parti unique ne se pose pas, dans l’immédiat, comme pour les Africains, le problème de l’élaboration d’un modèle est absolument fondamental. On peut intégrer la thèse des foyers de socialité dans l’un de ces modèles, mais cela suppose une rupture à un certain moment. Des groupes de pression, tels que les syndicats ou les groupements organisés de cultivateurs, pourraient être considérés par un sociologue objectif comme des foyers de socialité. Or, il n’est pas douteux qu’un certain nombre d’intérêts ne sont pas recevables, et le choix entre ce qui sera acceptable et ce qui ne le sera pas sera difficile.

LA GAUCHE FRANÇAISE DEVANT L’ALGERIE D’AUJOURD’HUI

SAVIGNON : Notre intention étant de consacrer à la situation interne française des débats ultérieurs, nous n’envisagerons pas de modèles de sociétés industrielles occidentales avant d’avoir approfondi les données de la société francaise et de la société soviétique. Il convient donc de dégager des vues générales à partir de l’exemple algérien, mais non pas de les appliquer à des modèles de sociétés existantes.

NORA : L’Algérie a une originalité de fond parmi les pays anciennement colonisés et sous‑développés. Ces pays se répartissent en trois catégories : ceux où il y avait un Etat pré‑existant à la colonisation et dont le parti unique a pu se targuer d’être l’héritier et d’assurer la reprise à travers la lutte pour la décolonisation (Tunisie par exemple), les pays où la France a préfabriqué un Etat avant de le remettre à un parti, comme en Afrique Noire, l’Algérie enfin, où il n’y avait pas d’Etat pré‑existant, où les structures de la colonisation étaient coercitives, et où l’on a refusé de créer des cadres algériens auxquels on aurait pu remettre la souveraineté.

Le parti unique, dans ces conditions, se pose dans des rapports de forces fondamentalement différents des deux autres cas. C’est‑à‑dire : instauration d’un Etat issu d’une lutte historique, lutte interne pour la monopolisation du pouvoir, rupture du front et installation d’une forme de pouvoir obligatoirement coercitive. Et là nous nous trouvons devant une contradiction : ou bien il faut favoriser l’installation de ce pouvoir d’Etat avec tous les risques qui ont été soulignés, à savoir que lorsqu’un parti s’est installé dans un appareil d’Etat on ne peut plus l’en déloger; ou bien il faut le laisser dans cet état de faiblesse absolue, ce qui est favoriser une forme de congolisation.

Nous avons l’habitude de considérer qu’un parti est le véhicule d’une idéologie, et que le parti unique, quels que soient ses dangers, a une vertu, celle d’imposer une idéologie au nom de laquelle un modèle de développement est possible. Or, et ceci me paraît d’une extrême gravité, nous nous trouvons, en Algérie, devant un parti sans idéologie. Ce parti est issu empiriquement et historiquement des formes de lutte où une fraction a imposé le pouvoir parce qu’elle était en prise sur la réalité des masses paysannes. Ce parti unique n’a aucune idéologie, aucun principe directeur et peu de cadres. Il va donc être obligé de pratiquer un empirisme contradictoire avec les aspirations des masses et il risque d’être conduit à devenir d’autant plus coercitif qu’il sera plus empirique et contradictoire.

LENTIN : Il ne faut pas donner trop d’importance à l’idéologie. En Algérie, ce n’est d’ailleurs pas le parti qui est en contradiction avec les masses, c’est la situation générale du pays qui pose au parti et aux masses des problèmes très difficiles. L’Algérie a besoin dans l’immédiat de capitaux étrangers qui ne peuvent s’investir que dans des conditions contradictoires avec les aspirations des masses. je crois que notre ligne doit être de soutenir, dans l’ensemble, le mouvement du parti pour constituer un Etat et définir une politique, mais qu’il faut prendre position chaque fois qu’il tentera de brimer une organisation de masse ou de mener une politique de répression inspirée par la faiblesse. Il faut, en somme, apporter au parti au pouvoir en Algérie un soutien qui n’exclut pas à l’occasion un rôle d’opposition critique.

LEFORT : Pierre Nora a tendance à s’enfermer dans l’alternative de l’Etat autoritaire ou de la congolisation [nous sommes à l’époque de la disintegration de l’ancienne colonie belge du Congo “Kinshasa”]. En réalté il n’y a pas d’alternative de ce genre. Dans le cas de la suspension provisoire de l’Express, par exemple, la contestation a joué, et l’Etat a dû tenir compte de l’opinion publique. C’est un bien. En ce qui concerne l’attitude à observer à l’égard de l’Algérie, je ne pense pas que nous puissions avoir autre chose qu’une position critique, mais il ne faut pas minimiser l’importance d’une telle position.

NORA : Claude Lefort vient de poser le problème de l’attitude que nous pouvons avoir vis‑à‑vis de l’Algérie. Parlons‑en avec franchise, car pour tout le monde, Algériens et Français, il y a eu des crises de conscience, des déceptions, des révisions, or il est très important, pour l’avenir même, de faire la part de ce qui revient aux sentiments et de ce qui revient à la réalité, de savoir par exemple si nous sommes réunis, nous qui ne sommes pas Algériens, dans l’espoir pratique de définir une coopération (ce qui n’est pas à proprement parler notre rôle), ou pour essayer de mieux comprendre ce qui se passe en Algérie, et d’abord ce qui s’est passé. Il n’est pas douteux que les événements, depuis juillet, s’ils ne remettent bien entendu en question le progrès que constitue, en soi, l’insurrection et l’indépendance, nous autorisent, et même nous obligent à donner à leur histoire un éclairage assez dîfférent de celui que nous lui donnions il y a un, deux ou trois ans. A titre personnel, bien convaincu de n’avoir aucune efficacité immédiate sur le plan pratique, je ne vois pas ce que pourrait être mon rôle si ce n’est cet approfondissement de la connaissance.

Peut‑être assistons‑nous là à un renversement d’opinion très nouveau. Les anciens tenants de la colonisation sont à peu près tous aujourd’hui convertis à l’idée d’une possibilité de développement et à une croissance économique de pays dits sous‑développés, avec une confiance dans la possibilité pour ces derniers d’adopter et d’adapter les normes de la rationalité économique européenne; ils se sont donc transformés en activistes technocratiques prêts à apporter leur aide et leurs capitaux. En revanche, l’opinion de gauche anticolonialiste, connaissant fort mal, généralement, les conditions locales, s’opposait autrefois aux colonisateurs au nom de principes qui ne dépassaient pas l’horizon de la métropole; mais on pratiquait l’activisme militant, et avec raison; ne doit‑elle pas se convertir aujourdliul?

Loin de moi de dire que des actes de « coopération » ne sont pas possibles et utiles, mais l’envoi de quelques professeurs et ingénieurs ne changera pas en Algérie l’essentiel. Leur développement politique, au sens fort de ce mot, obéit à des données propres au milieu algérien, à des conditions qui nous échappent et qui échappent aux Algériens aussi; notre rôle à nous, hommes de « gauche », intellectuels, journalistes, universitaires, etc., est avant tout d’essayer de comprendre cette réalité sociale inédite qu’est l’Algérie. Jusqu’à présent, nos sentiments et nos analyses coïncidaient assez pour que, nous laissant aller à nos sentiments, nous ne fassions pas de trop graves erreurs d’analyse. Il n’en va plus de même, nous devons faire taire nos sentiments et donner priorité à l’analyse, même si celle‑ci paraît reprendre, dans un contexte qui en modifie complètement la portée, certains des arguments des colonialistes. Excusez‑moi d’avoir l’air de nous éloigner du débat. Mais le problème du parti unique n’a de sens que dans le cadre d’une réflexion plus large sur le contenu du mot «décolonisation ». La réflexion sur ce mot ne fait que débuter, et je crois qu’elle est plus féconde que « l’activisme coopératif ». Avant l’indépendance, nous ne voyions que l’aspect progressif du développement nationaliste algérien. Aujourd’hui, nous voyons que des aspects qui nous semblent régressifs lui étaient intimement et essentiellement liés. Si nous ne voulons pas que ceux‑ci finissent, autour de nous, par paraître l’emporter, il faut faire des analyses qui impliquent, à gauche, des révisions. Mais c’est le seul vrai gage de la « coopération ».

LENTIN pas qu’il y ait regression sur tous les plans, après la décolonisation. D’abord parce que l’indépendance est une promotion. D’autre part, la régression est le fait des lois propres du sous‑développement plutôt que le fait de la décolonisation, la croissance démographique étant plus forte que la croissance économique. Pour que l’Algérie Iutte efficacement contre le sous‑développement, il faudrai qu’elle ait un taux de 10 % ce qui supposerait, d’après le calcul des experts, des investissements privés, en dehors de l’aide publique française, de l’ordre de 150 milliards par an, alors qu’elle en obtiendra tout au plus 25 à 30.

La solution pourra peut‑être être apportée un jour à l’échelle plané­taire par le désarmement qui  permettrait des investissements massifs e concomitants danss les pays sous‑développés des U.S.A. et de l’U.R.S.S. Ce qui paraissait une utopie il y a deux ans n’est plus une hypothèse à exclure si l’on tient compte de la peur que la Chine commence à inspirer aux Soviétiques comme aux Américains.

Le fait qu’un pays s’enfonce dans le sous‑développement n’empêche pas d’ailleurs qu’une partie de sa population se développe. C’est avec cette minorité que doit se faire la coopération, et c’est le degré de cette coopération qui déterminera les paliers de la descente dans le sous‑développement. L’aide technique, pour la France, ne représente pas un gros sacrifice, et pour l’Algérie elle est très importante.

NORA : Encore faut‑il définir cette aide technique. Sous certaines formes, elle peut favoriser le maintien d’un colonialisme larvé.

LENTIN : Actuellement, l’obligation de sortir du chaos contraint les dirigeants à faire des concessions au néo‑colonialisme, mais l’essentiel est qu’ils ne perdent pas de vue les objectifs à long terme.

LEFORT : Les considérations introduites par Pierre Nora ne sont pas étrangères à notre débat. Au contraire le problème de l’attitude de la gauche française devant l’Algérie d’aujourd’hui était l’un des motifs du choix de ce sujet.

Le mouvement algérien était un mouvement total et il se rencontrait ainsi avec toutes les entreprises révolutionnaires. L’indépendance acquise, nous nous trouvons face à la lutte pour le pouvoir et aux problèmes économiques que doit affronter un pays sous‑développé. Il semble que la conclusion la plus manifeste consiste à prendre, soit une position sociologique, scientifique, soit une position sceptique sur le fond, c’est‑à‑dire à se demander si nous sommes encore concernés comme nous l’étions auparavant. Cette attitude est typique, mais une telle conclusion ne procède‑t‑elle pas de prémisses erronées? Ce qui est remettre en cause, n’est‑ce pas cette passion révolutionnaire qui schématisait la situation, donnait une dimension fantastique aux aspirations des Algériens et nous aveuglait sur les contradictions du mouvement et de la situation? En revenant sur ces prémisses, peut‑être aurions‑nous une vue moins pessimiste. Il ne s’agit pas d’échanger la passion révolutionnaire contre le scepticisme, mais d’admettre que tout mouvement se développe dans l’ambiguïté et le relatif. Il n’y a pas seulement en Algérie le problème de remettre en marche une économie, mais en même temps toute une conception de la société qui accompagne cette remise en marche. Pour ma part, cela me concerne tout autant qu’hier l’adhésion à la révolution. Les idéologies qui donnaient un contenu à la passion révolutionnaire étaient dans une large mesure erronées et mystificatrices : nous en convenons aujourd’hui. Mais ne nous lamentons donc pas sur le dépérissement de l’idéologie. Dans ce dépérissement il y a une certaine mystification. Le tout est de ne pas s’enfermer dans un «pseudo‑réalisme », de reconnaître que les solutions politiques ou techniques qu’on prétend apporter impliquent une conception de la vie sociale, qu’elles ont des conséquences sur les rapports concrets des hommes, ‑ et de le dire.

NORA : Il n’est pas niable que nous avons appris depuis l’indépendance des vérités qui auraient modifié nos entliousiasmes si nous les avions connues plus tôt. D’abord une certaine absence de maturité politique des cadres F.L.N., alors que le déroulement même de la lutte avait paru prouver le contraire, ce qui donne à penser que les conditions de la lutte demandent de la part des hommes des qualités tout autres que l’élaboration d’un Etat. Ensuite, et surtout nous pensions que le départ des Français d’Algérie s’échelonnerait sur six ou sept ans et ménagerait ainsi une transition, capitale pour le développement de l’Algérie et la formation d’une communauté franco ‑algérienne. Or, l’imprévisible activité de l’O.A.S. a imposé un retrait massif et accéléré des Français, dans de telles conditions que la France algérienne a disparu totalement et avec elle les intérêts que la gauche française pouvait greffer sur l’Algérie à travers les Français d’Algérie. Nous croyions aussi à une sorte d’unanimité du peuple algérien, à une emprise du F.L.N. sur les masses, plus forte qu’elle ne l’était en réalité. Elle ne s’est exercée que d’une façon superficielle sur des mots d’ordre de libération nationale. Depuis que I’Algérie a cessé d’être le problème n’ 1 de la France, l’intérêt que nous lui portons a changé de nature. Mais est‑ce dire qu’il a diminué d’intensité? Nullement. Je suis toujours aussi passionné de ce qui se passe actuellement, mais disons, si vous voulez, que « je vire ma cuti». La passion militante et politique se convertit en passion scientifique.

LENTIN : Pierre Nora confond deux moments historiques distincts, et pose des conclusions globales sur des événements chronologique­ment différents. A l’origine, la révolution algérienne a eu un caractère enthousiaste parce que les masses étaient profondément engagées. Mais la lutte a pris un caractère sauvage à partir du moment où la France a durci son attitude, mené une guerre totale et pratiqué une politique qui n’excluait pas l’emploi de moyens criminels.

LEFORT : Ce ne sont pas uniquement les méthodes employées par la France qui ont donné ce caractère à la lutte. Dès le début, le mouvement du F.L.N. avait un profil qui n’était pas seulement révolutionnaire. L’extermination physique des militants messalistes, la faiblesse théorique étaient des signes qui se sont manifestés très tôt.

LENTIN : Il ne faut pas nous dissimuler qu’une certaine Algérie dont nous avions pu espérer la naissance, à travers les convulsions de la guerre, une Algérie laïque et fondamentalement multicommunautaire, du fait de la présence d’une importante minorité européenne, est morte. On peut discuter des responsabilités ‑ celles de de Gaulle, celles de l’O.A.S., celles du F.L.N. lui‑même, mais le fait est là. L’Algérie qui se présente aujourd’hui, une Algérie plus nettement arabo-musulmane, moins laïque sinon moins progressiste, moins tournée vers la France, du point de vue culturel, apparaît à Français de gauche sous un angle moins prestigieux. Mais l’expérience de ce pays présente encore un grand intérêt pour nous, non seule­ment à cause des liens qui nous unissent à lui, mais parce qu’elle peut permettre à la gauche française de trouver enfin un point d’efficacité à la mesure de ses moyens. La cooperation est une efficacité « visible », simple et dont les résultats sont tangibles. Elle offre une ligne et des objectifs valables à une gauche dont les moyens d’action politique, en France, sont actuellement limités; et les problèmes du parti unique qui se posent en Algérie intéressent directement nos conceptions propres de la démocratie.

Cercle Saint-Just, 21 novembre et 11 décembre 1962.

Sur le thème de la coopération et de l’éducation au Maghreb:

http://alger-mexico-tunis.fr/?p=981  http://alger-mexico-tunis.fr/?p=978

http://alger-mexico-tunis.fr/?p=958

 

 

 

 

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