Transsibérien, échelle mondiale

Une croisière de riches, sur le Transsibérien.

 Près du lac Baïkal

Quelque 200 touristes dans un train où bien plus de 50 personnes les servent (personnel du train –lui-même, son hôtellerie, sa restauration, personnel de guides-interprètes encadrant les touristes) cheminent sur 7500 km. Trois pays parcourus, dont l’un profondément, la Russie (ou plus exactement l’Union des Etats Indépendants et la Fédération de Russie qui héritent du multi ethnisme de l’Empire russe et de l’URSS), puis superficiellement la Mongolie (dont on a à peine eu le temps de comprendre que c’est une demi-Mongolie par rapport à son homologue chinois presque dix fois plus peuplée, mais par des Hans pour les 4/5e), enfin plus superficiellement encore Pékin / Beijing, pour ne pas dire que nous avons à peine effleuré la capitale (seulement 18 à 19 millions d’habitants, pas 30 quand même) du premier pays du monde. Pour moi qui ignorait tout de ces territoires, hors des lectures professionnelles d’un géographe, un choc que ne pouvaient provoquer aucun de mes trois précédents voyages culturels Clio (Egypte 2000, Turquie 2008, Viet Nam 2010). Certains d’entre nous ont pris des milliers de photos (moi seulement quelque 600- plus des pense-bête qu’autre chose, médiocres le plus souvent) et des heures de vidéo et de son. Pourquoi un choc aussi fort ? Parce que pour moi Russie et Chine sont des clés du siècle où j’ai vécu, porteuses d’une même utopie dramatique, le communisme. J’ai vu que sur la Place Rouge de Moscou la visite au mausolée de Lénine n’intéresse plus ni citoyens ni touristes, j’ai vu que sur la Place Tien An Men de Pékin la visite au mausolée de Mao n’est pas proposée au touriste étranger, mais que pour un jour ordinaire de nombreux milliers de chinois y font la queue. Mais la toponymie de Pékin est essentiellement confucéenne et taoiste, alors que celle des villes russes fait coexister héros des époques orthodoxes et impériales et héros soviétiques, Lénine en tête et Staline inclus. Grâce à bien des interlocuteurs nous découvrons à quel point l’histoire depuis la fin de l’ère soviétique a été incertaine pour tous ceux qui l’ont vécue.

Moscou

Pour moi, aussi minces soient-ils, les contacts avec les gens « rencontrés » (le plus souvent selon une initiative de nos organisateurs, mais pas toujours) comme les conversations avec nos organisateurs ont été le plaisir du voyage. Il faut sans cesse, quelle que soit la qualité remarquable de leur français, repérer les mots qu’ils connaissent et ceux que nous leur faisons découvrir, comprendre les biais dans ce qui est dit et ce que l’on tait. S’y mêlent les odeurs, les goûts des nourritures (pas toujours aseptisées pour nous autres touristes), les vêtements des gens dans la rue, les voitures qui dénotent richesse ou démerde, les logements des riches et des pauvres qui révèlent ce que les autorités font avec le sol urbain, les monuments que donnent à voir les puissants qui se sont succédés, statues aussi bien que grattes ciels. Le film s’est déroulé à un rythme accéléré, agrémenté de fenêtres pour comprendre, à travers les écritures que je ne comprends pas, les images qu’on décode pour moi. En parallèle je lis des guides, des récits et des romans traduits (là encore il faut décoder). L’espace immense est rythmé par le bruit et le mouvement des wagons sur les rails, par les changements de fuseaux horaires, par les frontières qui sont organisées en cérémonies des souverainetés nationales mises en scène. C’est la découverte du vécu actuel des religions dans les trois pays, intimement mélangé à la politique, qui m’a le plus imposé de comprendre que les « traditions nationales » qu’on veut montrer aux touristes sont un bricolage quotidien très complexe. La manière dont chaque pays gère son passé qui fâche, stalinisme et maoïsme, est aussi une fenêtre entrouverte pour comprendre un passé qui ne passe pas.

 

Oulan Oudé, Bouriatie, gloire au train civilisateur

Oulan Oudé, Bouriatie, gloire au train civilisateur

Seul un tour du monde (mais il n’aurait d’intérêt que s’il était au moins en 80 jours, en bateaux, trains, autocars…, et surement pas en avion) serait plus à même que le Transsibérien de rendre sensible l’espace- temps où vit le monde. Dans une cabine confortable de quatre mètres carrés, nous avons vécu à deux dans une chenille où je peux me doucher, que je peux parcourir (15 wagons- lits, quatre wagons-restaurants, un fourgon et … une loco diesel) ; quinze jours à bien moins de 80 km/h de moyenne (mais il faut inclure nos nombreux arrêts), ralentie depuis le sud du lac Baïkal jusqu’à Pékin par les contraintes de croisement de la voie unique. En contraste avec un retour Pékin/ Moscou en une douzaine d’heures de jet à 800 km/h sur un siège où mes genoux sont bloqués, où mes bras disputent les accoudoirs à mes deux voisins, avec comme principale distraction, hors des films inaudibles, le suivi sur le petit écran de notre itinéraire peu différend de celui de l’aller.

 

Ces touristes du Transsibérien sont un coquetail de l’Europe des riches, où l’on parle majoritairement allemand (avec des nuances suisses, autrichiennes, etc.), mais aussi anglais, français, flamand, portugais… Ils sont organisés en petits troupeaux, de moins de dix personnes à une vingtaine, chacun avec son ou ses bergers, professionnels poliglottes du tourisme culturel, munis non du baton à houlette mais du petit drapeau fixé parfois sur une canne, un parapluie, indispensable pour ne pas se perdre au milieu des foules, surtout en Chine.

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