Andalousie, années 1960, Tupac Amaru à Séville

Séville, la gare ferroviaire

Séville, la gare ferroviaire

Michel Drain, mon contemporain et ami de vieille date, écrit, sous forme de nouvelles, des souvenirs, en particulier à propos de ses multiples séjours en Andalousie, sur laquelle il a travaillé pendant tant d’années en tant que géographe. Retrouver ce qu’était l’accueil en Espagne pour les latino-américains dans les années 1960 ne manque pas de saveur. Merci à Michel Drain de m’avoir confié cette nouvelle.

 

Tupac Amaru

Raymond Bodiguel quitta Bordeaux pour Séville dans les premiers jours de décembre. Dans ses lettres de recommandation son professeur d’histoire le présentait comme « un jeune américaniste plein d’avenir ». Il devait consacrer son diplôme d’enseignement supérieur à Tupac Amaru, l’Inca qui souleva ses compatriotes péruviens contre la tyrannie coloniale. Tupac Amaru avait été vaincu mais avait ouvert la voie de la résistance des Incas aux colonisateurs espagnols.

Si Bodiguel était sensible aux injustices sociales, il n’avait pas pour autant affiché le portrait du Che aux murs de sa chambre comme le faisaient à l’époque tant d’adolescents. Mais le cours du professeur d’histoire sur l’Amérique dite latine l’avait enthousiasmé. Comme il avait une assez bonne connaissance de l’espagnol, il opta pour une mise en action studieuse de ses opinions de gauche. Avec l’étude de Tupac Amaru, Bodiguel trouvait une forme d’engagement politique à sa convenance.

Tout chercheur qui s’oriente vers l’histoire de l’Amérique espagnole sait qu’il doit se rendre aux archives des Indes entreposées à l’ancienne bourse du commerce de Séville. Il en coûta à Bodiguel de quitter sa chère ville de Bordeaux. C’était au milieu des années 60 et les aménageurs n’avaient pas encore détruit le marché des grands hommes, bitumé le port de la lune, édifié le bunker de Mériadeck, en un mot saccagé cette admirable ville. Le cœur gros, mais plein d’espoir, Bodiguel arriva à Séville de nuit, par une pluie battante, sans personne pour l’attendre sur le quai désert. Il avait passé une nuit et une journée dans des trains délabrés, cahotant sur des voies en mauvais état. Le train bondé qui le conduisait vers Madrid peina d’abord pour s’élever jusqu’au plateau castillan et dépit des deux locomotives à vapeur qui le tiraient. Bodiguel était coincé entre un garde civil qui dormait contre son dos et une vieille paysanne qui tenait une poule par un fil. En se déplaçant le volatile avait  entortillé la ficelle autour des jambes de Bodiguel, couché à même le plancher. Ouvertes, les vitres laissait entrer la fumée sulfureuse du charbon national et, lors de la traversée des tunnels, Bodiguel   19 –

 

suffoquait alors que les autres voyageurs ne semblaient nullement incommodés. A Madrid, il s’était rendu en taxi de la gare de Pío à celle d’Atocha afin de sauter juste à temps dans le train de jour pour Séville. Il ne mangea rien durant le voyage, tout juste parvint-il à boire à la régalade, au « botijo » collectif d’une gare inconnue où le train s’arrêta interminablement. A l’arrivée à Séville, avec plus de deux heures de retard sur l’horaire prévu, Bodiguel était exténué. Il faisait nuit, la pluie et un vent froid et humide étaient en complet désaccord avec les directives de l’office du tourisme. Il ne chercha pas bien loin un hôtel et s’estima heureux de trouver une chambre à l’Hostal América dont le nom lui sembla de bon augure. Le prix de la chambre était modeste, le confort plus encore : un lit de fer, une chaise branlante, un lavabo étroit avec de l’eau froide et des murs nus constellés de taches rouges de moustiques écrasés. Une ampoule de 40 watts éclairait ce décor consternant. Au moins les draps étaient-ils propres et Bodiguel ne tarda guère à s’endormir. Il fut réveillé vers une heure du matin par de douloureuses piqûres aux jambes. Il alluma le lumignon et vit une troupe de bestioles fuir dans toutes les directions. Il ne savait pas encore qu’il avait l’honneur d’affronter le Cimex lectularius, autrement dit la punaise de lit mais en éprouva, allez savoir pourquoi, une sensation de malpropreté indéfinissable. Il laissa la lumière allumée et s’endormit à nouveau. Au matin, il avait de gros points rouges sur le visage et de douloureuses démangeaisons sur tout le corps. Il décida bravement de se rendre aux Archives où il arriva peu avant leur ouverture. Il y avait déjà quelques personnes qui attendaient, parmi lesquelles beaucoup d’étrangers à en juger par les mots qu’ils échangeaient. Une jeune fille, probablement anglaise, ne passait pas inaperçue. Elle portait en effet une mini-jupe alors même que l’Espagne d’alors rissolait doucement dans des mœurs d’un autre âge. Quand les lourdes portes s’ouvrirent, Bodiguel se trouva devant un escalier monumental que les habitués  montèrent lentement. Au premier étage, un huissier rougeaud, en uniforme, assis devant une gigantesque table, vérifiait pour la forme les cartes d’entrée. Il était tout entier occupé à dévisager, si l’on peut s’exprimer ainsi, la jeune Britannique, inconsciente des risques qu’elle faisait courir à la santé de l’huissier. Bodiguel expliqua qu’il venait travailler aux archives. L’huissier cramoisi comme un homard le regarda sans le voir et sans mot dire lui demanda, d’un air d’homme occupé, d’attendre un moment. Les autres étaient entrés dans une vaste salle et y avaient pris leurs places, tranquillement. Bodiguel admira la rigueur classique du merveilleux escalier d’accès et la beauté solennelle des armoires qu’il apercevait par la porte entrouverte. Au bout d’un long moment l’huissier l’invita à le suivre. Dans un bureau, une

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dame souriante lui fit remplir des formulaires et lui demanda les photos d’identités et les pièces qu’il avait préparées. Il fallait payer une petite somme et revenir quelques jours plus tard prendre possession du sésame. L’employée lui donna une liste de logements chez l’habitant avec les prix pratiqués. Elle lui conseilla de passer d’abord à la résidence hispano-américaine pour s’informer des possibilités de logement lorsqu’il serait en possession de sa carte de chercheur. Pour l’heure, il devait se trouver un autre hôtel, elle lui en indiqua un au nom rayonnant : “El Sol”, situé rue de la tête du roi don Pedro. Bodiguel y trouva une chambre avenante. Tout heureux, il retourna chercher sa valise à l’hôtel America et, après l’avoir inspectée avec soin afin d’y traquer d’éventuels hétéroptères, il la porta à son nouveau logement. Il était plus de 14 heures et il avait faim. Deux œufs au plat, une banane, du pain, semblait partout le menu de règle et le garçon ne demandait même pas si vous vouliez un verre de limonade et de vin rouge, il déposait sur la table, d’un geste fort, les deux bouteilles destinées à la ripopée de votre goût.

En fin d’après midi Bodiguel se rendit à la résidence hispano-américaine. L’édifice semblait vide. Il monta à l’étage et frappa à la première porte, vainement d’abord puis, après des coups plus vigoureux, il entendit un “adelante” qui ressemblait à un bâillement. Il entra et se trouva dans une pièce assez vaste, encombrée de livres et de caisses. Il ne voyait personne mais un personnage tira enfin le rideau d’une alcôve et en sortit en rajustant sa chemise d’une main et en mettant de l’autre un peu d’ordre dans ses cheveux noirs. Bodiguel s’excusa. L’autre  l’assura en souriant qu’il avait terminé sa sieste et était ravi de la visite. C’était un homme jeune encore, à la voix douce et aux gestes précautionneux. Il souriait, invita Bodiguel à s’asseoir et l’écouta. Ses traits et son léger accent dénotaient une origine indienne. Il fut très affable, prépara une décoction de maté et traita Bodiguel comme un égal ou plutôt comme un jeune frère. Il faisait partie de la dizaine de pensionnaires de la résidence. Ceux qui avaient obtenu cet avantage le conservaient ou le transmettaient comme une prébende convoitée. L’installation était commode, l’entretien assuré, le loyer des plus modiques. Au reste, aucun des pensionnaires n’aurait pu payer davantage que l’espèce de cens recognitif qu’ils versaient comme une obole à la fondation. Bodiguel s’aperçut très vite de la pauvreté ambiante lorsqu’un pensionnaire uruguayen au visage tourmenté, vint demander qu’on lui prête le manteau qui devait servir à tous alternativement pour les sorties nocturnes. Il s’agissait d’une sorte de vaste couverture de bure percée d’une ouverture par où passer la tête et qui donna au nouveau personnage, prénommé Anibal, l’allure suspecte d’un spadassin. Bodiguel fut

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chaleureusement présenté par son précédent interlocuteur. Anibal offrit d’aller dîner dans « son » restaurant. Maticorena déclina l’invitation jugée trop dispendieuse et montra les pommes de terre ridées et vidées de leur substance par les germes qui s’en échappaient. C’était là son succulent dîner. Anibal protesta que son restaurant était le meilleur marché de Séville : quatre plats, boisson comprise pour seulement un peso, c’est à dire un duro soit cinq pesetas. Anibal et Maticorena étaient les premiers étudiants picaresques que Bodiguel rencontrait. Ils étaient dignes du Buscón de Quevedo ou des Nouvelles exemplaires de Cervantes. Certains, à prés de quarante ans, n’avaient pas encore commencé leur vie universitaire mais se préparaient à le faire avec munificence. Bodiguel demanda l’adresse du restaurant économique et s’y rendit pour y constater que les quatre plats étaient, en fait, quatre rations apéritives, des « tapas » dont chacune tenait sur la soucoupe d’une tasse à café. Le tout accompagné, il est vrai, d’un petit verre de limonade dans lequel le garçon versait un doigt de vin rouge. Pourtant, quand il revint à son hôtel situé dans une rue étroite et pittoresque des vieux quartier, Bodiguel, en dépit de son estomac déserté, se sentit rasséréné . Il ne tarda pas à s’endormir. Mais les hétéroptères veillaient et, vers les une heure du matin, montèrent en rangs serrés à l’assaut du malheureux étudiant. En dépit de la rapidité de l’ennemi à se mettre à l’abri de la lumière, Bodiguel prit conscience de la gravité de l’encerclement. La rage et l’indignation l’incitèrent à s’habiller et à descendre à la réception où il apostropha le veilleur de nuit :

– « Il n’y a pas de punaises ici lui fut-il répondu d’un ton indigné. Des moustiques. Sans doute. Il y en a dans toute la ville, mais des punaises jamais. »

Bodiguel rejoignit sa chambre. Dans une coupelle posée sur la table de nuit se trouvaient une dizaine d’épingles. Il prit le journal local qu’il avait acheté, éteignit la lumière puis la ralluma une minute plus tard. Il abattit trois punaises, transperça chacune d’une épingle et les planta sur un petit morceau de bois qu’il avait ramassé sur le sol. Il recommença le manège et lorsqu’il eut rassemblé un tableau de chasse qu’il jugea satisfaisant, il descendit à nouveau à la réception.

– « Vous avez décidément de curieux moustiques dans la région, ils ressemblent à s’y méprendre à des punaises » dit-il au veilleur de nuit éberlué. Il plaqua son morceau de bois sur le comptoir avec un bruit sec. Le veilleur observa alors d’un regard scrupuleux d’entomologiste les exemplaires chitineux disposés sur le plateau.

– « On pourrait croire que ce sont des punaises » observa t-il finement et en connaisseur.

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– « Mais ce n’en sont pas » ajouta-t-il aussitôt en relevant la tête et en souriant.

– « Je vais vous en coller moi, des vivantes maintenant !» hurla Bodiguel.

Le veilleur de nuit opéra une prudente retraite.

« Ce sont peut être des punaises apportées par des voyageurs peu scrupuleux. Voilà tout »

« En effet dit Bodiguel, il ne s’agit peut être pas d’une espèce indigène. »

Tôt le matin, valise à la main, Bodiguel vint régler la note et demanda à voir la patronne qui s’excusa et jura que, depuis vingt ans qu’elle gérait cet hôtel, c’était la première fois que l’on y trouvait des punaises. Peu nombreuses il est vrai et peut être d’une espèce dégénérée mais elle reconnaissait les faits. Bodiguel hurlait et, finalement, la propriétaire consentit un rabais de 10 % sur la note. Elle alla même jusqu’à proposer un petit déjeuner gratuit mais Bodiguel déclina l’invitation en déclarant que les punaises étaient meilleures à l’hôtel América où on les servait au petit déjeuner, grillées et dans des coupelles de porcelaine blanche.

Finalement il alla échouer à l’hôtel Don Marcos, un superbe palais, construit comme tant d’autres ici sur des meules à broyer les olives. On n’aurait pas été surpris d’y croiser don Diegue ou don Miguel de Mañara, l’épée au côté et la plume écarlate au chapeau. Mais si l’altière demeure s’avéra particulièrement riche en moustiques, les punaises ne s’y étaient pas encore aventurées, ne pouvant offrir leurs services à tous les hôtels de Séville. Cette nouvelle résidence, dans une maison seigneuriale, blasonnée ainsi qu’il siée, avait en outre l’avantage d’être à deux pas de la Lonja et de ses bienheureuses archives. Il reste que le pauvre Bodiguel aurait aimé disposer d’une chambre bien à lui, sans avoir à la partager avec des punaises ou des moustiques.

Le jour où lui fut dispensée sa carte de lecteur, il s’ouvrit de ce problème à ses deux voisins de pupitre au sortir des archives. La jeune fille anglaise lui affirma qu’elle avait trouvé la solution la plus agréable et la meilleure marché : elle louait sur une terrasse au sommet d’un immeuble, une de ces petites pièces dans lesquelles les ménagères mettent le linge qui sèche à l’abri des averses. Cela fait au plus deux mètres sur deux, juste la place pour un matelas, un réchaud à gaz butane, une valise et quelques livres. Un robinet d’eau froide sur la terrasse permet de se laver. Quant aux toilettes il s’en trouvent au rez-de-chaussée. Il lui sembla que la jeune fille n’y regrettait que la solitude et qu’elle insistait sur la possibilité de partager avec un camarade sympathique ce minuscule réduit. L’autre collègue lui conseilla de prospecter les offres des particuliers. Avec un peu de chance et beaucoup de patience il était possible de trouver la solution idéale. Ainsi se trouvait-il logé comme un prince chez une vieille dame

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seule qui redoutait les cambrioleurs. Il payait une somme symbolique et était traité comme s’il avait été le fils de la maison. En fait, ce que recherchaient les chercheurs parmi lesquels dominaient des sud américains faméliques, c’était ce qui permettait de survivre. La qualité du logement comptait moins que son prix. Ceux qui bénéficiaient d’une bourse étaient rares ou bien cette dernière s’était éteinte depuis longtemps. Le plus envié d’entre eux était un chercheur d’épaves. Il tenait un véritable catalogue des galions engloutis en raison des tempêtes ou des attaques de sa Très Gracieuse Majesté. Il en situait le lieu, la profondeur, la nature de la cargaison et distillait ses informations auprès de quelques riches originaux, avides de gloire et d’or. Il élaborait ses renseignements durant l’hiver qu’il passait confortablement à Séville et consacrait l’autre moitié de l’année à des opérations de plongée sous-marine sur l’autre rive de l’Atlantique. Bien qu’aléatoires, les résultats obtenus lui permettaient de vivre dans la plus respectable aisance.

Moins opulent, Maticorena avait au moins des ressources sûres. Ce fils de paysans pauvres péruviens avait été remarqué dans son pays pour son intelligence et son application. Il avait été envoyé à Séville alors qu’il venait d’obtenir une licence d’histoire de l’Université San Marcos de Lima. On en parlait comme d’un nouveau Pablo de Olavide. Il fut captivé par les archives au sens où l’on parle de captivité. Une fois achevé le travail pour lequel il avait été choisi, il aurait dû rentrer dans son pays. Il n’en fit rien et se lança dans de nouvelles recherches. Le billet de retour devint caduc et, quand il songea enfin à revenir, il n’avait plus les moyens de payer son voyage. Sa connaissance des archives des Indes et de quelques sujets de premier plan était telle que ses avis furent recherchés, d’abord par les étudiants puis par les professeurs les plus éminents. Ces derniers ne se souciaient guère de l’inviter à participer aux grands colloques internationaux. Tout au moins c’est ce que disent les mauvaises langues car il est bien possible que Maticorena n’aie pas été attiré par ces contacts plus souvent mondains que scientifiques quand ils ne sont pas amoureux, voire érotiques. Or Maticorena faisait preuve d’une redoutable pudeur à l’égard de ce qu’il appelait les dames de petite vertu, qualificatif qu’il étendait si loin qu’il englobait bien des chercheuses. Ses amis disent encore que ce qu’il aimait par dessus tout c’était sa liberté. Et je crois bien que ce qui rassemblait cette république hétéroclite d’américanistes était un amour absolu de la liberté. Il s’agissait, en fait, de vrais dilettantes, amoureux du savoir, avides de connaître mieux l’histoire prodigieuse de la destruction de leurs sociétés prés d’un demi millénaire auparavant. Ils en

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parlaient doucement, sans haine ni récrimination à l’égard des Européens.

-« Voyez vous disait un Mexicain prénommé Victor Hugo, si vous allez à Mexico vous y  entendrez parler deux langages : celui des beaux quartiers, un espagnol plus fin qu’à Madrid et celui des faubourgs et des campagnes proches dont les Espagnols se demandent s’ils ne s’agit pas d’étrangers. Ces derniers ont aussi un type physique asiatique : la chevelure noire et les yeux bridés. »

Le colonialisme n’avait fait que changer d’aspect dans la plupart de ces malheureux pays où le Gringo s’était substitué à l’Espagnol. De nombreux Américains du Nord fréquentaient d’ailleurs les archives des Indes mais jamais les mêmes hôtels ni les mêmes restaurants que la bande famélique des ladins. Certains jugeaient plus commode d’écourter leur séjour et de passer commande d’un article, voire d’une thèse à Maticorena. C’est ce rôle qui permettait au Péruvien de mener une vie décente et fut à l’origine de quelques excellentes thèses américaines.

Bodiguel décida de prospecter la liste d’adresses que l’employée lui avait donnée le premier jour et à laquelle s’étaient ajoutées d’autres adresses obtenues auprès de ses collègues, de l’office du tourisme ou de la mairie. Durant un mois, il ne se passa pas de jour qu’il ne visitât un logement. Sans succès. Il les avait cochés sur un plan et avait laissé en dernier le joli quartier de Santa Cruz dans lequel il pensait qu’il ne trouverait que des résidences de luxe, incompatibles avec la maigre bourse dont il bénéficiait. Il résolut finalement de le prospecter aussi et, dès la première visite, tomba sur une véritable affaire.

Quand il sonna à la grille il se prit pour un touriste. Il y avait là un patio fleuri où l’eau gargouillait doucement. Une femme avenante qui n’avait pas encore la quarantaine et gardait en parfait état de fonctionnement les charmes de sa jeunesse, vint à la grille.

– « C’est pour la chambre à louer » dit Bodiguel en mâchouillant ses mots sous l’effet de l’émotion.

– « Bien sûr Monsieur, donnez vous la peine d’entrer» et la porte s’ouvrit.

La dame était bien aise de faire visiter sa maison. C’était un de nid de verdure et de fraîcheur digne d’un petit satrape. Bodiguel pensa tout de suite que cela n’était pas pour lui mais il tenait à visiter cette exquise demeure. Il faisait beau ce jour là, le ciel était comme une faïence bleue, les jasmins embaumaient l’air. La dame lui fit faire le tour de la maison comme s’il se fût agi de la lui vendre. Une véritable opération de séduction immobilière. Ah s’il avait été riche il n’aurait pas hésité et il se dit aussi qu’en dépit de la différence d’âge, il aurait accepté

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la propriétaire en prime. Il faut dire qu’elle était finalement à la mesure du petit chef d’œuvre architectural. Il en vint même à penser qu’il n’avait jamais rencontré jusque là de véritable femme et les quelques fugaces souvenirs d’amies de cœur vinrent s’étioler dans sa mémoire de façon dérisoire sous l’éclairage de cette enjôleuse. Mais le téléphone sonna et le rêve s’effaça comme le brouillard se résout en pluie. La dame s’éclipsa et revint pour dire qu’elle devait sortir d’urgence. Elle proposa à son visiteur de revenir un peu plus tard ou, mieux encore, le lendemain à la même heure. Il se retrouva dans la rue, heureux, enivré, fou d’une joie incompréhensible et courut aux archives qui venaient d’ouvrir dont il escalada les marches trois par trois comme le gamin qu’il était encore.

Lorsqu’il revint le lendemain son cœur battait violemment. Elle lui ouvrit la porte avec un sourire séraphique et lui demanda de lui pardonner. Cette fois Bodiguel, le jeune étudiant Bodiguel, le sage, le mesuré Bodiguel, fut affolé. Il était hors de lui, ne se possédait plus, subjugué par cette femme étrange, fine et souple comme un félin. La visite de la maison reprit de la cave au grenier. La cave réserva à Bodiguel la première surprise. De l’eau s’y écoulait doucement, sans bruit, en abondance, elle glissait, vive et transparente sur un fond de marbre blanc. Nieves, c’était son prénom, lui expliqua qu’il s’agissait du ruisseau qui longeait autrefois les murailles de l’Alcazar pour rejoindre le Guadalquivir au pied de la tour de l’Or. Bodiguel regardait fixement couler le fameux Tamarguillo, toujours vivant bien que ne figurant plus sur aucune carte. Il pensa toutefois que les moustiques devaient trouver là un séjour de rêve.

On monta au grenier, où Nieves lui présenta une collection de tableaux avec, au préalable, cette information :

– « J’étais l’épouse du marquis de Tablantes, décédé l’an dernier. Mariée en secondes noces, la famille du marquis m’a dépouillée de tout ce qui me revenait. Je n’ai plus pour vivre que cette demeure et quelques tableaux que, faute de place, j’ai dû sortir de leurs cadres. »

Les toiles étaient en effet roulées et placées les unes contre les autres. Elle en déroula une immense qui représentait une scène biblique dont l’exécution de bonne facture était celle d’une toile flamande du 17 è,  Bodiguel était à la fois émerveillé et stupéfait.

– « Mais fit-il et les cadres ? »

– « Je les ai tous vendus. Il faut bien vivre n’est ce pas ? Je vends aussi des toiles comme j’en suis venue à louer une pièce de ma maison. »

Elle saisit un autre rouleau de toile qu’elle commença à dérouler. Bodiguel remarqua que la

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peinture avait été découpée géométriquement en carrés et rectangles de diverses dimensions.

« Est-ce l’Inquisition qui ordonna de retirer des scènes choquantes ? »

Elle rit, elle rit d’un petit rire perlé, frais comme l’eau du Tamarguillo.

« C’est moi qui l’ai découpé. Je suis bien obligé. Des tableaux comme celui-ci valent des fortunes et personne ne pourrait les acheter, alors je les vends au détail. Voyez vous, là, il y avait un personnage en prière. Il m’a été acheté un bon prix la semaine dernière par un restaurateur new yorkais. J’ai bien cru un moment qu’il achèterait tout le tableau mais il n’a pu s’y résoudre car il avait promis à sa femme un voyage en Egypte. Et vous ? Vous m’achèterez bien un petit morceau ? C’est de la belle peinture vous savez, on en trouve comme cela au Prado paraît-il. Je vous ferai un prix. Regardez cette tête de moine. On la croirait vivante. »

Bodiguel bafouilla qu’il n’était pas venu pour la peinture, qu’il ne s’y connaissait pas et qu’il n’avait pas l’argent pour cela. Il hésita puis il rappela qu’il venait pour la location d’une chambre.

– « Ah oui fit Nieves. Mais, pour votre usage ?

– « Bien sûr, je suis un étudiant français et je suis venu pour travailler aux Archives des Indes. »

-« Je comprends mais, dans ce cas, je ne peux pas vous louer la chambre. Je le regrette vivement. Voyez vous j’ai une jeune fille de quatorze ans et je ne peux introduire un homme dans ma maison. Cela ne se fait pas. Surtout s’il est guapo comme vous l’êtes. »

A cet instant lui dit plus tard un collègue, tu aurais dû protester que la réputation d’une gamine n’était pas en cause mais que celle d’une jolie femme comme elle pouvait l’être et que, sur ce point, tu ne pouvais rien promettre. Tu aurais sûrement obtenu le logement gratuit.

Mais Bodiguel se borna à donner l’assurance que son seul souci était un besoin de calme pour travailler, que c’était mal le connaître que de lui prêter des intentions perverses, bref plaida mal sa cause. Nieves lui proposa encore de lui découper une petite scène champêtre qui se découvrait au travers d’une lucarne. La faible surface de l’échantillon en rendait le prix accessible. Les ciseaux à la main elle tailla dans la toile un petit rectangle qu’elle tendit à Bodiguel.

– « Le morceau est petit et donc pas cher du tout : 500 duros, un prix d’amie »

Bodiguel pensa aux membres découpés de Tupac Amaru que les Espagnols firent distribuer

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à ses partisans après sa mise à mort. Il était horrifié et fit un signe de dénégation.

-« Regardez pourtant comme c’est beau ! »

Elle se pencha sur le petit morceau de toile, découvrant par ce geste d’autre appas d’un évident attrait. Bodiguel prit congé en bredouillant, dévala l’escalier comme si le diable le tentait, traversa le patio, en ouvrit la porte qui donnait sur l’étroite venelle. Une cohorte de touristes étaient alors agglutinés autour de leur guide.

-« Connaissez-vous le propriétaire de cette merveilleuse résidence ? » demanda une Française.

– « Je crois bien qu’il s’agit du marquis de Tablantes » répondit le guide en français.

-« Alors c’est peut être ce jeune homme qui en sort ? »

 

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