Arguments et la guerre d’Algérie : Albert Memmi, Jean-Marie Domenach, Edgar Morin

Arguments et la guerre d’Algérie :Albert Memmi, Jean-Marie Domenach, Edgar Morin

couverture du bulletin Arguments

couverture du bulletin Arguments

 

 

Nous avons déjà publié des textes qui montrent comment la politique française, et plus particulièrement la gauche française ont été bouleversées par la guerre d’Algérie. L’analyse rétrospective de l’historien états-unien Todd Shepard, qui semble mal connue, éclaire la question (dans ce blog, commentaire posté  le 30 octobre 2012 http://alger-mexico-tunis.fr/?p=288). Plus mal connus bien sûr sont les textes de la revue Socialisme ou Barbarie (commentaire posté le 30 novembre 2012 http://alger-mexico-tunis.fr/?p=300), ceux d’une obscure loge maçonnique du XVIe arrondissement de Paris (texte posté le 21 juin 2012 http://alger-mexico-tunis.fr/?p=61), voire ceux de Claude Lefort dans des revues confidentielles (deux textes de Lefort postés aussi le 21 juin 2012 http://alger-mexico-tunis.fr/?p=56).

 

Albert Memmi, vers 2000 (?)

Albert Memmi, vers 2000 (?)

Voici à présent, un peu moins confidentielle, la revue Arguments, qui a duré douze ans, née du double choc en 1956 de la révolution hongroise et de la montée de la guerre en Algérie. Elle a publié 28 numéros. Dès 1960 une collection de livres, sous le même nom, chez le même éditeur (Editions de minuit), a pris le relai, jusqu’en 2005, sous la direction de Kostas Axelos (1924- 2010). Il était co- « rédacteur » de la revue (pour contourner le terme de directeur). Ce philosophe grec, communiste dans son pays, a quitté celui-ci clandestinement en décembre 1945, sauvé par le directeur de l’Institut français d’Athènes, naviguant vers la France en compagnie d’un autre militant menacé, Cornelius Castoriadis (1922- 1997). Les autres co- rédacteurs de la revue Arguments sont Jean Duvignaud (1921- 2007) et Edgar Morin (1921-). Seul survivant, ce dernier est fort connu, mais il faut se souvenir qu’il est venu au communisme par la résistance. Exclu du Parti en 1951, il est un des premiers à raconter (Autocritique, 1959) la cassure qu’il a vécu. Duvignaud, sociologue comme Morin, est marqué par une expérience d’enseignant à Tunis (1960-61), d’où il tire une monographie sur un village du sud tunisienn (Chebika, 1968, réédité 1991) : ce coup de sonde dans une société rurale traditionnelle maghrébine est aussi précieux que le livre de Jacques Berque (1910-1995), Structures sociales du Haut Atlas (1955) pour le Maroc.

 

Edgar Morin, portrait vers 2005

Edgar Morin, portrait vers 2005

La revue Arguments s’est attachée à redéfinir les bases des sociétés modernes de l’époque, de la société française avant tout : le numéro 10, de novembre 1958, fait exception en organisant une discussion sur le « Problème nord-africain ». Ailleurs dans la revue, certes, ce problème est sans cesse présent, puisque c’est la guerre d’Algérie qui vient de faire exploser la 4e République en France et qu’en cette fin d’année nul ne sait ce que va être la 5e République en train de naître. Mais ce « problème » est regardé depuis la société française. Le texte de Albert Memmi, puis les quatre commentaires qui le suivent, qui forment la moitié de ce numéro 10, essaient de ne pas s’en tenir exclusivement au côté français, pour dialoguer avec les Maghrébins, et pas seulement les Algériens. Albert Memmi (1920-), romancier et psychologue, juif tunisois, est alors connu depuis un an parce que son Portrait du colonisé (1957) a été préfacé par Jean Paul Sartre. Les commentaires à son présent texte proviennent des différentes composantes de la gauche française : Edgar Morin, Jean Marie Domenach (1922-1997), qui est alors le directeur de la revue de la gauche chrétienne, Esprit. Gilles Martinet (1916-2006), qui est alors directeur de l’hebdomadaire France- Observateur, le principal journal avec l’Express à militer pour une paix négociée en Algérie. Claude Duchet, évidemment proche du Parti Communiste d’après ses commentaires, est sans doute le professeur de littérature qui après 1970 sera connu pour ses travaux de « sociocritique ».

Une première réédition (sans doute partielle) de la revue a lieu entre 1976 et 1978, réalisée par Christian Biegalski, en 4 tomes thématiques : La bureaucratie ; Marxisme, révisionnisme, méta-marxisme ; Les intellectuels / La pensée anticipatrice ; Révolution /classe/ parti .Une seconde réédition (complète) en deux volumes est réalisée par Olivier Corpet en 1983, en facsimile, chez Privat (Toulouse). Tout cela n’étant consultable que dans quelques bibliothèques, nous publions ci-dessous ce dossier sur la politique coloniale française. L’imperfection de notre texte a une double origine : au départ, c’est la transcription d’une table ronde, pas toujours bien révisée par les auteurs ou par l’éditeur. La graphie de la revue a ensuite gêné notre  nouvelle saisie du texte, partiellement automatique.

Suite au texte intégral de Memmi, nous donnons tout le commentaire de Domenach, parce que celui-ci nous parle de la société française réelle de l’époque. Pour les autres commentaires, nous les résumons simplement, parce qu’ils reflètent surtout les débats idéologiques au sein d’un groupe très réduit d’intellectuels.

Jean-Marie Domenach

Jean-Marie Domenach

 

La Gauche Française et le problème nord-africain

Si le tournant décisif de la décolonisation est franchi en Afrique noire, le problème algérien demeure entier. C’est sur ce problème que la gauche française s’est non seulemnt divisée mais enlisée. Elle y demeure encore enlisée et divisée. Un débat de récapitulation et de réflexion présente un intérêt, non seulement historique, mais encore actuel, car il met en cause des principes d’action presents et futurs. (Arguments)

ALBERT MEMMI

Le bon métropolitain.

C’est une banalité, depuis quelques temps, de parler d’un malaise de la gauche à l’égard du problème colonial. Ce l’est moins d’en proposer une explication.

J’avais montré que les difficultés du colonisateur de gauche provenaient d’une rupture, ou d’une disharmonie entre son idéologie et son experience vécue de la réalité coloniale.

Chez le métropolitain de gauche, il n’y avait, en gros, que des attitudes idéologiques: ces attitudes n’ayant jamais été mises à l’épreuve du reel; c’est-à-dire en contact direct avec le colonisé et la colonisation. D’où apparemment chez le métropolitain de gauche:

1)   Une attitude idéologique plus unie, plus ferme que chez le colonisateur de gauche.

2)   Une attitude plus généreuse

3)   Une attitude plus abstraite

D’où, chez le colonisé, la naissance du mythe du Français de France, ou du bon métropolitain, qui serait meilleurs, plus compréhensif, plus désintéressé que le colonisateur.

D’où également, chez le colonisateur, l’impression que le métropolitain ne comprenait rien à la réalité de la colonisation. Puis vint la guerre d’Indochine, puis les événement de Tunisie et du Maroc, puis surtout l’Affaire d’Algérie: ce fut l’irruption progressive de cette réalité dans la vie du métropolitain; ce fut la confrontation implacable, de plus en plus aiguë, de l’idéologie du métropolitain avec cette réalité. Les positions du métropolitain de gauche, qui participe, avec tous les métropolitains, à cette aventure historique, vont nécessairement s’en trouver nuancées, et quelquefois bouleversées. Cette fois il doit prendre des options, des décisions souvent douloureuses.

Le bon colonisé.

L’attitude coloniale du métropolitain de gauche, avant ces événements, doit se comprendre en fonction de son attitude politique générale.

En droit, sinon toujours en fait, le métropolitain de gauche tendait vers un humanisme universaliste, laïque et social; plus ou moins universaliste, plus ou moins laïque et plus ou moins social. Il pouvait être nationaliste de fait, avec une petite teinture universaliste (comme les radicaux), internationtliste avec des crises nationalistes (comme les ouvriers communistes), etc… Mais, enfiin, c’était ainsi qu’il se voyait.

La manière dont il concevait le colonisé trouvait une place cohérente dans ce tableau : il souhaitait le bien du colonisé, et, d’une certaine manière, sa libération. Mais quelle libération ? Essentiellement sa libération sociale. En outre, plus ou moins clairement, sa promotion culturelle et spirituelle. En somme, il voulait faire bénéficier le colonisé de ce qui lui paraissait souhaitable pour lui-même. Car pour lui, la lutte sociale était la plus importante; de plus, il en était déjà aux problèlmes culturels. Lorsqu’il admit qu’il existait aussi un problème de libération nationale pour le colonisé, il insista sur la liaison indissoluble de cette libération nationale avec la libération sociale, qui en serait la condition sine qua non. En bref, raisonnant pour lui‑même en termes de classe, il extrapole pour le colonisé.

Cette sollicitude du métropolitain pour le colonisé repose à la fois sur une certaine image de soi-même et sur une certaine conception du colonisé et de ses besoins. On peut essayer de faire l’inventaire de cette conception du colonisé avant les troubles coloniaux. Bornons‑nous à noter que le métropolitain, ne se trouvant pas en rapport direct de domination avec le colonisé, ne vivait pas les aspects négatifs de la relation coloniale, si importants pour comprendre le colonisateur de gauche. Si même on lui avait démontré que cette domination existait, qu’elle avait des conséquences importantes, par exemple, que le métropolitain lui‑même en tirait des avantages considérables, qu’il était donc lui aussi en relation coloniale, cette relation. n’étant pas vécue, restait abstraite.

Brève rencontre.

Un fait nouveau, avons-nous dit, a surgi avec l’ébranlement de l’empire colonial français : les métropolitains se sont trouvés confrontés, de manière brutale avec la réalité coloniale. Il n’est pas étonnant que les mythes risquent d’éclater… et, peut‑être, d’être remplacés par d’autres. Puisqu’il est difficile de supporter une réalité menaçante, et que l’homme a découvert de lui opposer le dérivatif du mythe.

Comment s’est présentée cette confrontation ? Et, d’abord, quelle fut la physionomie des mouvements de libération coloniale ?

Essentiellement, et nécessairement – je l’ai montré ailleurs ‑ sous forme nationale et nationaliste a‑sociale, poli­tique, religieuse. L’aspect social, quand il existait, ne primait pas et, dans plusieurs cas, était même refusé ; l’aspect politique était de loin le plus important et souvent dans le mauvais sens ; l’utilisation pour le moins, de l’aspect religieux, était très fréquente.

a) D’où, déjà, un trouble idéologique, fort compréhensible chez le métropolitain de gauche : il s’est toujours méfié des revendications nationalistes, qu’il considère comme des alibis, destinées à voiler des intérêts de classe. Il ne peut que s’en méfier davantage lorsqu’eIles se présentent nettement sans contenu de classe. De même pour l’aspect religieux.

b) Mais ce trouble serait demeuré idéologique,­ je pense, s’il n’y avait pas eu une base matérielle aux hésitations de la gauche. Ce point est capital.La gauche française représente et défend les intérêts des masses françaises. C’est ainsi, en tous cas, qu’elle se conçoit ; c’est vrai en grande partie. Or comment ont réagi les masses françaises dans cette confrontation nouvelle avec le colonisé ? En d’autres termes, pour employer un langage connu : quelle devint l’infrastructure nouvelle à l’idéologie coloniale de la gauche?

En gros, on peut affirmer que les masses françaises ont réagi négativement. Elles ont cru, à tort ou à raison, qu’elles seraient lésées par l’abandon des colonies (exemple type : l’affaire du pétrole, grossie certes, mais efficace). Elles ont fait des réactions xénophobes (constatées par les étrangers les plus francophiles). Vis‑à‑vis du colonisé, elles ont adopté une attitude de refus grandissant. Une analyse plus complète de ce réveil xénophobe mériterait d’être faite. Pour nous en tenir à la relation coloniale, notons rapidement : la présence de nombreux Algériens en France, très prolétarisés, donc inspirant un certain mépris à un peuple riche ; des expériences désastreuse : guerre, vécue de plus en plus directement, peur, humiliation, sentiment de complicité en face de la torture, etc… Bien entendu, il faut ajouter que de bons apôtres ont poussé à la roue de toutes leurs forces.

Pour conclure d’une manière imagée, disons que, mis à l’épreuve du réel, le mythe du bon métropolitain s’effondre. Par quoi va‑t‑il être remplacé chez le colonisé ? La place nous étant mesurée, résumons‑nous encore : il n’y a plus, dira‑t‑il, de métropolitain, ou même, il n’a jamais existé. Tendance à mettre tous les Français dans la même catégorie ; ce qui est aussi faux.

Inversement : le mythe du bon colonisé disparaît chez le métropolitain. Par quoi est‑il remplacé? Nous allons le voir. Ainsi la rencontre du bon métropolitain et du bon colonisé les fait éclater tous les deux. Après cela, comme je l’ai montré pour le colonisateur et le colonisé, ils ne seront plus jamais les mêmes.

COMMENT A RÉAGI LA GAUCHE FRANÇAISE

1) Elle est d’abord désorientée.

Le trouble idéologique, né au contact des revendications colonisées, devient bouleversement devant les réactions des masses françaises ; dont la gauche se veut, ne l’oublions pas, l’expression et l’agent d’exécution. La gauche est ainsi désorientée en tant que gauche et en tant que française.

En tant que gauche : elle ne retrouvait pas chez les colonisés, les schémas avec lesquels elles les pensait ; et, plus gravement encore, ce pour quoi elle se battait, ce pour quoi elle existait. D’autre part, elle se sentait désavouée par ses propres troupes, elle ne collait pas à leurs réactions.

En tant que française, elle avait beau en faire abstraction, ou même le nier, elle était nationalement concernée : par les colonisés, qui présentaient des revendications de nation à nation ; par ses propres troupes qui faisaient une authentique réaction nationale.

2) Quelle va être son action politique ?

Elle s’est graduellement, et de plus en plus gravement, paralysée. Répondons en passant à une objection courante : la gauche serait paralysée simplement parce qu’elle n’a pas d’action commune. Je crois malheureusement le mal plus grave, plus profond et plus lointain. Elle n’a pas d’action commune parce qu’elle n’a pas de politique commune ; et elle ne peut avoir de politique commune parce qu’elle n’a plus guère de doctrine commune.

Le résultat de cette carence est que la gauche a éclaté sur ce problème. Les résolutions de gauche, si résolutions il y a, relèvent de l’émiettement ; même dans le même groupe, même chez un même individu. La diversité des positions permet à tous les intérêts, comme à l’individualité de chacun, aux passions les plus diverses, de se refaire une place. puisque tout peut être soutenu à la faveur de ce désordre. Mieux encore, dans chaque attitude on trouve un peu des autres. Cela dit, on peut distinguer en gros :

1° La réaction nationaliste (type Lacoste‑Mollet‑Lejeune) ;

2° Le soutien inconditionnel : (a/ type Observateur, surtout CI. Bourdet ‑ b/ type chrétiens‑progressistes: R. Barrat) ;

3° L’opportunisme : (a/ les comunistes ‑ b/ les mendessistes et les libéraux).

Pour comprendre ce tableau, il faut tenir compte, par delà le bouleversement :

1) du passé idéologique de chaque groupe,

2) de l’état actuel de leur clientèle politique,

3) de la relation de cette clientèle avec le reste, c’est‑à‑dire, aussi de la conjonc politique globale.

La réaction nationaliste et le mythe du colonisé nationaliste‑fanatique, etc…

C’est la plus simple, la plus naïve ; à fond de dépit et de peur. Ah! c’est ainsi! Le colonisé se révèle donc nationaliste! Alors qu’on avait soi‑même dépassé (ou croyait avoir dépassé) l’attitude nationialiste. Eh bien ! soyons aussi nationalists que lui ! Et puisqu’il nous fait la guerre, nous y répondrons par la guerre.

C’est l’espèce d’étonnement, de plus en plus irrité, jusqu’à la rage, jusqu’à l’agression… de nombreux enseignants socialistes. Attitude réactionnelle, certes, mais qui contient également une espèce de bonne conscience, de revendication éthique : celle d’un humanisme laïque désemparé, d’un universalisme qui se croit bafoué, et qui, d’une certaine manière, l’est. Les enseignants socialistes ont cru sincèrement que, tôt ou tard, à force de patience, de temps, d’éducation laïque et républicaine donnée par l’école, et de réformes obtenues par le parti socialiste, on arriverait à la grande fraternité humaine, en particulier entre colonisateurs et colonisés. Au moment où cette vue semble le plus éprouvée, disons‑le : elle n’était pas sans beauté : naïve peut-être, de la naïveté même de l’école primaire, elle était au moins généreuse, résolument anti-raciste par exemple. Malheureusement, la déception n’en sera que plus cuisante; la revendication colonisée, qui ressemble étrangement à ce que les socîalistes combattaient, leur paraît suspecte.

On voit comment ils sont amenés à rouvrir le procès de la colonisation, et cette fois en appel. Est‑ce que la victime en a été vraiment victime ? cette victime qui manifeste tant d’aveuglement, ingratitude et mauvaise foi ? Engagés dans cette voie dangereuse, la guerre se continuant, un grief en amenant un autre, les attitudes se contaminant l’une l’autre, on va revoir, un à un, les attendus du procès, de ce procès qui semblait définitivement instruit, et qui se révèle incertain aux yeux étonnés du socialiste lui-même.

Nous n’allons pas examiner ici les arguments tout frais de ces nouveaux procureurs du colonisé… au nom de la morale socialiste. On peut les trouver dans la Revue socialiste dont la passion anti‑colonisée dépasse actuellement celle de Carrefour.

Notons seulement que nous y retrouvons un processus déjà étudié dans mon Portrait du colonisateur : nécessairement un noircissement du colonisé. De fil en aiguille, le métropolitain de gauche, qui a fait la réaction nationaliste, se construit un portrait du colonisé suivant les schèmes colonialistes courants : fanatique, arriéré, incapable de se gouverner lui‑même, hypocrite, brutal, etc., etc…

Peu à peu, comme me le souffle plaisamment E. Morin, nous passons du bon sauvage à l’affreux Papou…

Commentaire.

Quel que soit l’itinéraire qui aboutit à cette position, la cohérence passionnelle qui l’explique, c’est évidemment une position de Gribouille :

1° Confusion, et soumission progressive de la gauche à des objectifs “nationaux” : la gauche finit par s’effacer en tantt que gauche.

2° Contradiction : on part de l’humanisme universaliste, on aboutit au chauvinisme et à la guerre coloniale… tout en continuant à se réclamer de la paix et de la libération des peuples.

3° Inefficacité : Encore si, ce faisant, la gauche arrivait à résoudre le problème: en fait, elle est toujours dépassée par la surenchère de la droite.

4° Déshonneur : Aux yeux du colonisé, aux yeux du monde et même aux yeux du monde socialiste ; souvent aux yeux d’une partie de ses troupes.

En résumé : elle se discalifie et se suicide sans résultats.

Le soutien inconditionnel, ou le colonisé qui a toujours raison.

Les raisons dernières des gens de « la nouvelle gauche » et celles des chrétiens dits progressistes sont différentes. Il n’est pas inutile, cependant, de noter qu’ils sont maintenant parents et alliés par l’intermédiaire de l’U.G.S. En gros, ils disent tous les deux : les colonisés sont ce qu’ils sont, il faut les admettre tels quels. Leur cause est juste, le reste est fioriture et incidents (Claude Bourdet, Roger Stéphane ; Martinet a un peu varié, mais d’abord, il n’acceptait aucune nuance).

Le résultat de cette pétition de prin­cipe s’exprime à peu près ainsi :

Sartre : Cela ne nous regarde pas; nous n’avons pas à les juger.

Bourdet : Ne les gênons pas dans leur lutte, même si certaines de leurs initiatives ne nous plaisent pas.

Il est intéressant de noter que la clientèle de ces hommes, aussi honnêtes que possible, les plus fidèles à la gauche, contient de nombreux intellectuels. Ou encore des gens chez qui l’éthique politique n’est pas étouffée par des intérêts trop contraignants. Les chrétiens progressistes sont ceux qui donnent le plus totalement raison aux colonisés; si totalement que celà en paraît bizarre. Il n’y a chez eux ni tactique apparente ni gêne : on dirait que leurs raisons sont d’un autre plan, j’allais écrire d’un autre monde. Je me souviens d’un assez joli mot de Claude Roy : « Ne pouvant convertir les musulmans au christianisme, les chrétiens essayent maintenant de les convertir à l’islamisme. »

L’extraordinaire renversement des positions chrétiennes en matière coloniale trouve là, je crois, son explication. Les raisons des chrétiens progressistes ne sont pas exactement des raisons de gauche : il se fait, par hasard historique, qu’elles s’inscrivent dans une politique de gauche. Mais il s’agit essentiellement de trouver une nouvelle politique chrétienne à l’égard des ex‑colonies ou des futures ex‑colonies, lui permette de sauver ou de préserver les chance du christianisme. Je me hâte d’ajouter que, là‑dessus, viennent se greffer beaucoup de générosité, de dévouement et de courage. Et que, tous les chrétiens ne comprenant pas l’affaire de la même manière, cela coûte souvent assez cher aux chrétiens progressistes.

Commentaire.

Cette attitude, en apparence plus solide et plus fidèle à la gauche, s’est révélée aussi difficile à tenir. C’est que, nous ne nous lasserons pas de le dire, là, encore on refuse de considérer la réalité nouvelle, inattendue, non prévue par l’idéologie. Au lieu de s’y confronter, on la mutile, ou plus exactement ‑ car la réalité, elle, se fiche de nos troubles, on déforme la vision qu’on en a : c’est‑à-dire : on se propose un nouveau mythe. C’est ici celui du colonisé‑civilisé qui a toujours raison et qui n’a besoin de rien.

0r, on s’aperçoit vite que, ce faisant, on quitte également le terraiin universaliste et internationaliste; alors que l’on faisait, croyait‑on, le plus gros effort pour s’y maintenir.

Car enfin :

1° Comment un interntionaliste peut-il dire : cela ne me regarde pas ? Pourquoi accepte‑t‑il de sacrifier ses intérêts particuliers, de dépasser le point de vue de son groupe, si les intérêts des autres ne le préoccupaient pas? Pourquoi la gauche a‑t‑elle été pour l’intervention en Espagne, sinon. parce qu’elle pensait que cela la regardait. Pourquoi des Internationales, politiques, syndicales ?

2° Comment ne pas voir qu’une telle attitude tactique aboutit à tolérer tous les excès, terrorisme, xénophobie, réaction sociale, etc ? Et c’est bien ce qui s’est passé. 0n ne dira jamais assez que, ce faisant, les intellectuels de gauche, par exemple, n’ont guère aidé le colonisé à se définir. Bien plutôt, ils ont encouragé chez lui toutes les confusions, ils ont ajouté au désarroi des quelques colonisés qui avaient une conscience politique plus aiguë, plus éthique. Comment un intellectuel colonisé peut‑il condamner le terrorisme, par exemple, alors que les intellectuels non colonisés ne semblent pas si sévères ? Comment un intellectuel colonisé, peut‑il condamner l’utilisation de la religion alors que les intellectuels non colonisés trouvent cela bien naturel ?

3° L’attitude tactique ne sait plus quoi faire des non‑colonisés vivant en colonie­. Or ils existent, et ils ne sont pas toujours coupables. Et le seraient‑ils, peut‑on se désinteresser du sort de groupes humains entiers, simplement parce qu’ils ne se trouvent pas, actuellement, en situation d’opprimés ? Est‑ce là encore une attitude universaliste ?

4° Dans cette perspective, on ne comprendrait plus que le métropolitain continue à aider les colonisés, surtout après leur révolte et leur libération. Or il est clair que les colonisés ont besoin de tout, d’une aide technique comme d’une aide culturelle. Le métropolitain de gauche se trouve devant une nouvelle contradiction : d’une part il accepte la séparation absolue entre colonisateurs et colonisés, d’autre part, il découvre que le colonisé a besoin d’une aide extérieure.

Il ne s’en tire vaguement en disant qu’il faut réparer.  Connaît‑il beaucoup de politiques fondées uniquement sur des obligations morales ? En fait, comment ne pas voir que le colonisé, ayant été laissé hors de l’histoire, en grande partie par la faute de la colonisation, doit être considéré maintenant dans une perspective internationale, de solidarité internationale ? Qu’on ne peut passer de la colonisation à rien, mais précisément de la colonisation à une organisation universaliste du monde, où chacun a droit de regard, oui, sur les autres ?

En bref, voici peut‑être un paradoxe: se méfiant, au départ, de tout réflexe nationaliste, la gauche‑au‑soutien‑inconditionnel finit curieusement par avaliser le nationalisme du colonisé. Et par contre-coup, à faire du chacun pour soi, c’est‑à‑dire que, subrepticement, nous retrouvons une position nationaliste.

L’opportunisme communiste.

Les difficultés communistes se résument, je crois, dans cette formule que j’ai proposée ailleurs : “ L’heure des libérations nationals des colonisés a sonné plus tôt que l’heure de la liberation mondiale”

Or, pour les communistes – comme pour la plupart des socialistes ‑ c’est la libération par la révolution qui est la seule vraie. L’autre, on ne sait pas trop, elle a quelque chose d’inquiétant, d’imprévu, donc de trouble et d’unique. (C’est peut‑être, d’ailleurs, objectivement, un malheur: la révolution socialiste  aurait économisé aux colonisés l’étape du nationalisme ‑ peut‑être ; pas surement. S’il avait existé, une “Union des Républiques démocratiques de France et d’Afrique”, le trouble idéologique de la gauche aurait été moins grave. Elle aurait peut‑être exigé, avec bonne conscience, le maintien des ex-colonisés dans l’Union.)

En tout cas, malgré le livre connu de Staline, malgré les quelques texts de Lénine sur la question nationale, la liberation nationals des colonisés ne peut jamais être, pour les communistes, qu’un substitut de l’autre, une étape. L’historique des positions communistes est celle d’un grand embarrass. Après avoir combattu les premières affirmations nationalists, dont ils avaient sous-estimé la vigueur, et parce qu’ils espéraient que la revolution socialiste surviendrait avant leur aboutissement (voir 1936), ils décidèrent de lâcher du lest. Mais, c’est faute de mieux, e il s’agit toujours de sauver les meubles.

C’est‑à‑dire, ici, de ménager l’avenir. Comment ? En obtenant la confiance des nationalistes, puisque la prevue est faite que c’est eux qui ont la confiance des masses colonisée, que c’est leur langage qui est entendu, que c’est leurs thèmes qui portent, et, en même temps, en refusant de romper les liens entre les colonisés et la métropole. Ils n’ont même pas une confiance sérieuse dans les partis communistes locaux, qui restent, probablement, sous la direction du parti métropolitain.

Un autre argument, en apparence different, mais qui rejoint le précédent: les directives russes (le mot peut être remplacé par un autre, cela ne change pas le fond, mettons “les intérets de l’U.R.S.S. », ou “les nécessités de la révolution mondiale” ou “les conseils”). L’allure nationaliste des mouvements colonisés de libération les fait regarder souvent du côté américain, c’est‑à‑dire du côté bourgeois. La conjoncture économique et historique l’exige fréquemment (O.N.U., aide militaire, économique, etc.). Cela signifie aussi que la Russie ne peut que se méfier. En outre, si les colonisés se mettent à naviguer entre deux impérialismes, le français moribond et l’américain tout vigoureux, autant leur conseiller le moribond (il n’est pas impossible enfin qu’il s’y ajoute l’espoir de voir la France s’épuiser dans l’aventure et l’O.T.A.N. indirectement atteint. Cela, on l’a écrit assez souvent déjà).

Nous nous trouvons, une fois de plus, en présence d’une situation politique contradictoire. D’une part, les libérations coloniales sont souhaitées puisqu’elles vont “dans le sens de l’histoire”; d’autre part elles se font dans des formes pour le moins suspectes et hors du contrôle des révolutionnaires français et hors du contrôle de l’U.R.S.S (la récente influence russe sur l’Egypte et la R.A.U. demanderait une analyse à part).

Le résultat de tout cela est l’action si visiblement contradictoire, incohérente des communistes, le résultat, c’est la paralysie progressive du parti communiste devant les problèmes coloniaux. Des militants communistes se font tuer comme soldats en Algérie et d’autres se font torturer parce qu’ils gênent I’armée. Le Parti Français clame son indignation et vote les pleins pouvoirs aux gouvernements qui font la guerre: il le ferait encore si l’alliance avec les socialistes pouvait s’en trouver mieux, toujours persuadé que c’est le plus important, le plus urgent (sens de la rupture de A. Césaire). Et bientôt, il n’y mène plus d’action communiste, il y a paralysie constatée.

Là encore, bien sûr, il faut considérer la clientèle communiste, Si cette clientele avait été résolument contre la guerre, les communistes en auraient tenu compte. Il faut bien constater que, leur clientèle, surtout ouvrière, leur permet largement une telle conduite. Lorsque l’ouvrier communiste avait fini par se résigner à l’abandon de l’Algérie, c’était par indifférence, lassitude ou dégoût, non par éthique ou sympathie pour le Nord-Africain. Au contraire, la xénophobie, une espèce de colère nouvelle contre le Nord-Africain, la crainte de voir diminuer le niveau de vie, etc… se sont accrus dangereusement, entretenues d’ailleurs par la propagande, le cinema, la radio et la presse. Ce n’est donc pas entièrement de la faute des communistes ; mais il y a tout de même faute, en ceci qu’ils confirment leurs troupes dans cet état d’esprit. Ils ne font rien pour lutter sérieusement contre cette propagande, pour dissuader les ouvriers de leur xénophobie naissante, pour leur montrer que ni le socialisme, ni peut-être leurs intérêts véritables, ne, trouvent leurs comptes dans les guerres colonials. Mais pour cela, il aurait fallu qu’ils en soient eux‑mêmes convaincus.

L’opportunisme mendésiste.

Un autre opportunism est celui des radicaix de Mendès-France et du journal l’Express, qui est relayé en partie par les libéraux du Monde, tel Maurice Duverger. Je ne sais en vérité si l’on peut encore parler correctement de gauche, mais enfin la classification l’admet communément. Et puis, les socialistes ont tant fait qu’il n’est plus difficile d’être plus à gauche qu’eux.

Le fond de l’affaire est ici, je crois, de sauvegarder les intérêts économiques de la France dans les colonies ou les ex‑colonies. Pour certains « jeunes patrons » intelligents, il y a coïncidence entre une politique libérale, le salut économique du pays et leurs intérêts privés. Ce n’est pas absurde, ou point de vue français au moins. Et c’est probableruent une grande erreur historique de la bourgeoisie française d’avoir torpillé Mendès‑France, qui aurait peut‑être sauvé l’essentiel ‑ c’est‑à‑dire les liens économiques ‑ en accordant l’autonomie administrative. Evidemment, ce n’était pas certain et il y avait un certain risque (qu’elle a refusé de courir, préférant risquer de tout perdre).

1° L’aménagement proposé par Mendès‑France pouvait ne pas tenir longtemps. Le dynamisme des mouvements de libération colonisés, un instant freiné par ces accords, pouvait reprendre et échapper à sa propre bourgeoisie signataire de ces accords. Je pense, franchement, que c’est ce qui serait passé, tôt ou tard.

2° Le colonat se trouvait tout de même en partie atteint : Après quelques hésitations, il a repris l’offensive.

3° Les fonctionnaires francais, qui constituent en colonie une partie importante des colonisateurs, ont compris qu’ils étaient condamnés : ils ont été les plus virulents contre Mendès‑France et n’ont pas eu de peine à se trouver des défenseurs parisiens (l’opposition du fonctionnariat a dépassé celle des colons, à l’étonnement général).

Quoi qu’il en soit, possible ou impossible en théorie, l’opportunisme de Mendès‑France et de ses amis a échoué en fait. Il n’a pas réussi à sauver les meubles, lui non plus.

Conclusions.

Pour nous résumer brièvement : au contact de la réalité humaine, sociologique et politique du colonisé et de la colonisation, c’est‑à‑dire devant la manière :

1) dont le colonisé a entrepris sa libération ;

2) dont les masses françaises ont réagi devant ces revendications

il s’est produit :

1° un désordre idéologique au sein de la gauche française ;

2° une action ou une absence d’action qui ont mené la gauche

‑ soit à se discalifier, en rejoignant la droite, sans même y gagner en efficacité ;

‑ soit à se contredire en tant que gauche ;

‑ soit à la démission et à la paraly­sie.

dans les trois cas enfin, à l’inefficacité et à la démission de soi.

QUE FAIRE ?

Je voudrais revenir ici à une distiction méthodologique que j’avais eu le tort d’indiquer trop rapidement dans « le portrait du colonisé » : celle du vœu et du constat.

Je disais qu’il était nécessaire de sé­parer nettement ces deux étapes ; qu’il fallait d’abord provoquer la discussion par un bilan et n’examiner les solutions qu’après. Un constat peut être parfaitement correct et les voeux parfaitement discutables ; pour cette, raison, entre autres, que le constat porte sur le réel, le vœu est du domaine de l’hypothèse, du futur, souvent de l’éthique ou simplement de la passion. Enfin la préoccupation des solutions risque constamment de gêner, de polluer l’examen du constat.

J’ai essayé de faire ici une analyse de la situation sociologique, psychologique et politique de la gauche française en face de l’aspect actuel du problème colonial. Je propose une explication de sa confusion idéologique et de sa paralysie. Je souhaite que l’on discute de ces propositions isolément, en laissant de côté pour le moment, les lignes qui vont suivre.

Cela dit et fait, je me permets de me poser une question supplémentaire : que peut faire la gauche pour en sortir ?

Je crois, pour ma part, qu’elle doit revenir à elle‑mêrne. Qu’est‑ce que cela veut dire? Pour répondre à cette question, il faudrait, en vérité, redéfinir ce qu’est être de gauche ; rappeler les termes essentiels d’une philosophie et d’une éthique politique. Et, tôt ou tard, il faudra bien y arriver. En attendant, voici quelques propositions qui me paraissent entrer dans le cadre de notre propos.

1. Réaffirmer l’universalisme.

En parole et en acte. Loin de croire qu’il a fait faillite ou que les nécessités de l’heure nous imposent de le remiser pour un temps.

C’est‑à‑dire, pour ce qui nous préoccupe :

a) Ne plus rouvrir le procès de la colonisation : il est achevé. Ou si l’on croit nécessaire de corriger tel ou tei détail, telle ou telle perspective, à partir tout de même de là : admettre une fois pour toutes la nécessité de la libération des colonisés, et sans toutes les restrictions mentales habituelles (ex. : le paternalisme cullturel : « Ah non, pas la culture! Ah non, sauf Bizerte, etc… »).

b) Mais en même temps, cesser de dire : celt ne nous regarde pas. Cela nous regarde, en tant qu’homme de gauche, précisément. Ne pas craindre d’affirmer, en même temps, que la liaison des peuples existe, qu’un peuple ne dispose de lui‑même que d’une manière illimitée. Qu’il n’a pas le droit de devenir à son tour impérialiste ou oppresseur à son tour, qu’une minorité a le droit d’être respectée dans son originalité, etc… Est‑ce que nous retournons aux restrictions ? Non, car ou peut d’autant mieux dire cela qu’on a affirmé sans équivoque la nécessité de la libération, et non une libération truquée et pleine de repentir.

2 Cela nous conduit au problème du nationalisme.

Oser prendre une position nette sur le nationalisme. C’est‑à‑dire, là encore :

a) l’admettre, sans arrière‑pensée. non comme à regrêt, ne plus chercher à tricher avec, c’est‑à‑dire laisser tomber les nationalistes chaque fois, par exemple, que d’autres intérêts sont en jeu (intérêts électoraux, russes, masses françaises, etc…).

b) mais en même temps l’intégrer dans une perspective de gauche : c’est‑à‑dire ne pas le garder dans son gosier comrne un os qu’on est toujours tenté de vomir, mais le digérer : c’est‑à‑dire le juger.

Le nationalisme est l’expression actuelle de la libération de nombreux peuples (colonisés ou non, d’ailleurs) ; comme tel il est authentique et positif. Le refuser, c’est une idéologie abstraite, c’est le refus du réel. Mais l’accepter sans discussions, sans réflexions, c’est encore se disqualifier. Il faut le juger et prendre position nette à l’égard de ses erreurs ou de ses manifestations qui le défigurent et finissent par lui nuire, ou simplement nuire à la vie d’autres groupement humain.

Je pense par exemple au problème du terrorisme civil et aveugle. C’est précisément dans la mesure où la gauche intègire le nationalisme des colonisés sans arrière pensée qu’elle pourrait refuser ce terrorisme, qu’elle doit le refuser. Alors que, hésitant sur le fond, tout ce qu’elle peut en dire apparait calcul et tactique.

3. Et nous voici au problème de la tactique.

Il est urgent qu’on remette la tactique à sa place. N’est‑il pas extraordinaire qu’il n’existe pratiquement plus à Paris une seule publication qui fasse passer la vérité avant la tactique.

Cela n’est pas nécessairement l’expression d’un manque de courage ou par calcul intéressé, loin de là, c’est surtout parce que la vérité semble ne plus s’imposer avec une force suffisante; parce que l’on croit que la tactique est plus efficace (la tactique peut être verbale ou agie : on fait souvent le contraire pour mieux atteindre le but poursuivi.

Il faut dire et redire que la tactique n’est pas tout ‑ qu’elle a sa place mais qu’il ne faut pas qu’elle vampirise toutes les autres préoccupations, sans quoi plus rien n’existe : la tactique qui n’est qu’un moyen détourné pour atteindre la vérité, pour l’installer plus sûrement, devient Ie seul projet, finit par masquer toute perspective : on ne sait plus très bien ce que l’on veut atteindre soi‑même. Ce qui arrive souvent à l’opportunisme: le fond finit par mourir en route.

POSTFACE

Ce texte a été écrit en mars dernier. Les événements, puis les vacances ont considérablement retardé la parution de ce numéro d’Arguments. J’ai d’abord pensé qu’il n’avait plus de raison d’être: A quoi ser‑t‑il d’analyser une paralysie graduelle de Ia gauche, alors qu’elle s’est transformée en déroute ?

Il a fallu l’insistance d’Edgar Morin. Après tout, pourquoi pas ? Ce qui était analyse et pronostic devient bilan, puisque largement confirmé par les faits. Car au fond, que s’est‑il passé ? En gros, la majorité des Francais ont fini par retirer à la gauche toute possibilité d’agir. Dorénavant, ils comptent sur ­le général de Gaulle pour résoudre leurs difficultés coloniales.

On dira, autant que l’on voudra : ils ont tort, ils se trompent, ils sont trompés, etc…. Cela, c’est un jugement, au plus une tentative d’explication, mais le fait demeure : les Français ont considéré qu’il valait mieux confier les affaires à d’autres mains. Et, franchement, ont‑ils absolumen tort ? Au risque de scandaliser mes camarades de gauche, il faut ici parler net : le gouverment De Gaulle dure depuis quatre mois : son bilan dans le domaine colonial est loin d’être négatif (je laisse de côté, bien entendu, les problèmes intérieurs qui sont hors de notre propos).

Car enfin que pouvaient ils souhaiter, dans l’immédiat, et surtout concrète­ment ? En quatre mois, De Gaulle aura : procédé à l’évacuation militaire totale de la Tunisie, partielle du Maroc, accepté l’indépendance, de la Guinée, proposé à l’Afrique Noire, à Madagascar et aux Antilles, quelque chose qui équivaut à l’autonomie interne. Reste l’Algérie, bien sûr. Echouerait-il, il aurait déjà fait plus que n’importe lequel des gouvernements qui se sont sucédé.

Je n’ai vraiment rien à ajouter après les réponses de Domenach, Martinet et Duchet. Il me semble que la réponse à leurs objections se trouve déjà dans le texte.

Par exemple lorsqu’on me reproche de “faire de la psychologie”. Je ne vois pas ce que cela a de nocif ni de faux. Ce le serait si je m’y cantonnais. Or j’insiste constamment, au contraire, sur les bases socioloqiques de cette « psychologie ».

J’aurais aimé, par contre, qu’on me réponde précisément sur les points précis qui concernent chacun de mes interlocuteurs. Par exemple, que pense Domenach de mon étonnement devant un tel renversement historique, si rapide et si complet, de l’Eglise en face de la colonisation ? Et de l’explication que j’en propose?

Quant à Duchet, que lui dire ? A des faits, à une analyse de ces faits, il oppose l’argument d’autoriité. Il invoque Staline, Lénine, etc… Oui ou non, les communists ont‑ils voté les pleins pouvoirs? Oui ou non, se sont‑ils coupés des masses musulmanes en Afrique du Nord, en combattant les leaders nationalistes ? etc… Si on ne veut pas, d’abord, admettre qu’il y a eu des erreurs, au moins, dans la politique de la gauche, alors la discussion n’est pas possible.

Un mot pour terminer : je tiens par contre à dire que ce texte ne constitue ni une accusation, ni une série d’injures, adressées à la gauche et aux intellectuels de gauche. C’est une simple analyse d’une carence que je déplore, Quant aux intellectuels français de gauche, dois‑je préciser que je les considère comme l’honneur de leur pays, qu’il n’y a pas beaucoup de pays dans le monde qui peuvent se targuer d’en posséder l’équivalent?

 

JEAN-MARIE DOMENACH

Je  crains que les belles analyses de Memmi ne servent à personne. En tous cas, ceux qu’elles concernent s’y reconnaitront mal. Personnellement, je ne parviens pas à me situer dans aucune des catégories énumérées ci‑dessus et je ne crois pas que les autres acceptent davantage d’y entrer. Je ne me sens ni pour la réaction nationaliste (francaise), ni pour le soutien inconditionnel, ni pour l’opportunisme, bien qu’on puisse trou­ver dans les articles d’Esprit des éléments de ces diverses attitudes. Naturellement, le psychanaliste a toujours le dernier mot car il voit, lui, les sentiments qui sont derrière les sentiments.

Mais ceci même implique une supériorité qui nuit à la compréhension, et je réclame, au préalable, une “didactique”.

Tout le monde a ses complexes et il est naturel que dans les époques troublées les plus complexés jouent un rôle plus actif. Voir la Révolution française : quelles gloses on pourrait faire sur le “paternalisme” de Robespierre et le “fraternalisme” de Saint Just ! Si ça continue, je ne pourrai plus serrer la main d’un hommee de couleur, d’un ex-colonisé, sans qu’on nous rappelle à tous deux quel acte impur nous allons accomplir.

Je suis frappe de ce que Memmi, tout à sa psychologie des motivations, ait oublié un fait historique essentiel: l’Algérie. Car c’est ici que la gauche française s’est divisée. Preuve que ses positions n’étaient pas assez solides? Je veux bien, mais encore faudrait-il chercher quells sont les éléments discriminants qui firent, par exemple, qu’un Paul Rivet, inébranlable soutien des Vietnamiens, penchat un moment vers Soustelle.

A l’égard des nationalismes tunisien et marocain, la gauche, il me semble, quoi que faible, fut constante. La révolte algérienne l’a ébranlée. C’est qu’elle nous plaçait dans une situation très fifficile, aussi bien à l’égard de notre pays qu’à l’égard de nos idéaux.

On ne peut pas tout demander à un peuple an nom de l’intelligence. Je voudrais qu’on me cite un seul exemple d’un Etat qui ait, de lui-même, renoncé à une implantation, à des positions aussi historiques, aussi solides que celles de la France en Algérie. Je plaide ici pour cette gauche française, accusée d’être pusillanime. Je voudrais que Memmi me dise quelle autre gauche a aussi constamment témoigné que la gauche française contre l’égoïsme et la violence de son pays.

Que nous n’ayons qu’à moitié ou trop tard réussi, que nous ayons buté sur la guerre d’Algérie, j’en conviens et ne défends pas notre inefficacité. Mais le discréclit qu’on nous lance est injuste et malsain. Depuis onze ans il n’est guère passé de semaine où je n’aie participé à une reunion pour dénonncer quelque nouvelle erreur, quelque nouvelle horreur française, et nous sommes nombreux à l’avoir fait. Nous ne demandons pas qu’on nous remercie. Je souhaite simplement que ceux qui nous méprisent ou nous ridiculisent aujourd’hui ne soient pas mis à leur tour dans la situation de passer, presque sans transition, de la lutte pour la libération nationale à la lutte pour la libération des peuples opprimés par leur propre nation. Je sais que la guerilla demande du courage. Mais quand on est porté par son peuple, quand la libération ne fait qu’un avec la liberté, tout est facile. C’est ensuite que le divorce commence.

Puisqu’on nous fait la psychologie, qu’on aille jusqu’au bout et que l’on comprenne notre situation, après dix ans de lutte anticolonialiste, lorsque nous fûmes jetés dans la question radicale, celle d’Algérie. Et les psychologues  devraient être les premiers à comprendre qu’on ne fait pas tout avec l’intelligence de quelques intellectuels et la doctrine de quelques doctrinaires, mais que la psychologie massive, bête et brutale, d’une nation malmenée dans le monde entier, compte aussi et beaucoup.

Je crois donc qu’il serait convenable de mettre un peu d’histoire dans cette analyse spectrale, un peu de génétique dans ce découpage. Il me semble que les intellectuels de gauche ont eu une position bien plus saine et plus juste que le pretend Memmi. S’ils n’ont pas embrayé, c’est pour des raisons touchant à la psychologie nationale, et plus encore parce que les responsables politiques n’ont pas eu le courage et l’intelligence d’expliquer à cette opinion égarée la nécessité et le sens de la décolonisation. L’infamie de Guy Mollet est d’avoir, pendant deux ans, conditionné les Français au nationalisme. Mais l’infamie de Guy Mollet et la décomposition de la SFIO sont antérieures à l’Algérie, antérieures même aux révoltes coloniales d’après guerre, où elles ont trouvé leur accomplissement.

Ce cadre restitué, il est vrai que l’intelligentzia de gauche a bronché devant le problème algérien. Memmi a raison de souligner la faiblesse de ses positions sur le nationalisme. Je remarquerais cependant, là encore, que cette faiblesse remonte beaucoup plus haut et qu’en particulier la sociale démocratie n’a jamais assimilé le problme national. Ce qui fut la raison profonde de son effondrement devant l’Union sacrée de 1914 et les fascismes d’après guerre.

La gauche française n’est pas intrinsèquement nationaliste. Parce qu’elle a lutté plus ou moins contre le nationalisme français, elle ne se croit pas tenue de saluer le nationalisme comme un progrès. L’ambiguïté même de ce mot a causé des ravages, puisque, créé par Barrès à la fin du XIXe siècle pour désigner une réaction xénophobe et antidémocratique, il fut appliqué indistinctement aux mouvements de libération coloniaux.

Je crois qu’il serait juste de rappeler ici que des éléments spécifiques ont semblé marquer la révolution algérienne. Naturellement ils peuvent être expliqués par le caractère radical de la colonisation française. Mais nous avons appris à nos dépens, depuis trente ans, à ne pas dire un oui inconditionnel à tout ce qui vient des opprimés. Certains aspects de l’insurrection algérienne ont pu légitimement faire reculer des hommes aussi honnètes et fidèles que Paul Rivet. Bien sûr, toute révolution comporte ses horreurs. Ce qui inquiétait ici était leur allure systématique, et le fait qu’elles paraissaient admises sinon revendiquées par les dirigeants. Depuis quatre ans, dans Esprit, nous avons publié beaucoup de témoignages sur les atrocités françaises. Ils ont été repris amplement par la presse nationaliste algérienne. Mais pas une seule fois cette presse n’a exprimé un désaveu contre certains procédés employés par son camp. On me dit qu’ils ne peuvent pas. Mais s’ils sont réellement forts et obéis, qu’est-ce qui les empêche de prononcer quelques mots qui feront apparaître un souci commun de l’espèce humaine à travers les pires combats?

Nous avons eu l’impression que les critiques du Moujahid contre la gauche française n’atteignaient pas seulement- à bon droit- notre inefficacité, mais aussi notre “sensiblerie”, c’est-à-dire cet effort pour préserver un langage commun, une vérité, un respect de l’homme sans lesquels la gauche n’est plus rien. Lorsque j’ai entendu, à Tunis, il y a six mois, un chef FLN me dire que le seul Français qui avait compris l’Algérie était Soustelle, comment ne me serais-je pas posé de questions?

Comment ne les aurais-je pas posées (car je ne crois pas qu’Esprit ait rien voilé de nos certitudes et de nos doutes) sur un mouvement que certains de ses chefs enfermaient dans une pure dialectique de la violence. Ces questions, je voudrais seulement que Memmi comprenne qu’elles ne sont pas forcément la conséquence du laisser-aller doctrinal. Ce peut être aussi des interrogations fondamentales que des intellectuels ont le devoir d’exprimer.

Memmi peut le comprendre, puisque ses trois pages de conclusion, avec lesquelles je suis point par point d’accord, disent nettement et admirablement cela.

 

CLAUDE DUCHET

Il développe les thèses du Parti communiste français sur le colonialisme, ses rapports avec les intellectuels, le prolétariat, la question nationale. Les Editions sociales avaient sorti sans problèmes deux ouvrages sur la Tunisie (1951) et sur le Maroc (1956). Il faut attendre 1960 pour que l’homologue sur l’Algérie sorte, mais seulement un premier volume qui se termine après la première guerre mondiale: trop de problèmes idéologiques non résolus restaient ouverts. Par exemple que nous dit Duchet des pieds noirs? “En soi une couche exploiteuse indifférenciée […] Son nationalisme est l’envers du nationalisme algérien, sa caricature […]. Les foules qui crient “Algérie française” cherchent par ce cri à refuser désespérément leur condamnation historique, c’est à dire la contestation de leurs privilèges par le nationalisme algérien”.

 

GILLES MARTINET

Il décrit les impasses d’une extrême gauche dissidente de la SFIO, “Tout se passe comme si l’on pensait qu’une “véritable” politique socialiste règlerait comme par miracle tous les antagonismes et toutes les oppositions. On chanterait l’Internationale, on crierait “tous frères!” et les anciens opprimés pourraient enfin sentir naître dans leur coeur l’amour du peuple français.

Le malheur est que les colonisés prêtent de moins en moins attention à cette bergerie”.

 

EDGAR MORIN

Il trace une grande fresque de ce que fut l’internationalisme depuis les années 1920 et de ce que fut la montée des nationalismes, anticolonialistes ou non. “A l’heureuse époque de l’idéologie juvénile et conquérante, les révolutionnaires pensaient que la destruction du capitalisme et de l’impérialisme ouvrirait une ère nouvelle: certes l’humanité ne se serait pas trouvée ipso facto réconciliée avec elle-même, mais l’expoitation de l’homme par l’homme aurait vécue, ainsi que les forces magico-mythiques liées à cette exploitation: le nationalisme, la religion. Aujourd’hui il apparait que la destruction du capitalisme en URSS a provoqué une nouvelle forme d’exploitation et n’a porté nul coup mortel au nationalisme et à la religion. Il apparait en outre que si les peuples coloniaux se libéraient d’une des formes les plus odieuses de la domination et de l’exploitation, de nouvelles formes d’exploitation tendent à se reconstituer: appareils politico-militaires, idéologies religieuses (islamisme) et nationalistes. Le FLN, après l’Istiqlal et le Neo-Destour tunisien, mais à un degré accru par la radicalisation impitoyable de la lutte, apparait dans ses ambivalences: mouvement de libération par rapport à la colonisation française, mouvement en partie imprégné de socialisme démocratique et de libéralisme bourgeois, mais aussi mouvement imprégné de ces facteurs virulents qui en Egypte ont produit la dictature d’une junte militaire, à caractère para-fasciste. […].

Les révolutions coloniales sont d’un type nouveau. Dans un sens elles sont parentes des révolutions nationales qui dans l’Europe de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle ont porté à l’indépendance de nombreux pays européens qui se libérèrent de l’Empire autrichien ou du joug ottoman. Ces révolutions européennes furent “bourgeoises”, même quand leurs guides furent des aristocrates et leurs combattants des paysans: elles bénéficiaient de la solidarité des classes bourgeoises de l’ouest européen et furent alimentées par l’idéologie bourgeoise du XIXe siècle.”

 

 

 

 

 

 

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